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Il faut remercier LCI pour la diffusion du discours d'Éric Zemmour

Claude Askolovitch (in "SLATE")
Il faut remercier LCI pour la diffusion du discours d'Éric Zemmour

Le discours à Marion Maréchal et ses amis a permis à Zemmour de donner sa pleine mesure. Et par LCI, nous n'en avons pas manqué une miette. Après cela, on ne peut plus faire semblant.

Si nous vivons, comme je l'espère, le crépuscule d'Éric Zemmour, nous le devons à LCI et je veux ici, citoyen et journaliste, remercier une télévision que vilipendent des gens de bien, des amis et même un président.

Les gens de bien ont tort: LCI a servi la vérité en montrant la pensée, le verbiage, la saleté d'un homme, et les montrant à tel point qu'on ne peut plus y échapper. Le journalisme n'est pas une politesse; il éclaire et il nomme.

Si dans un puissant éditorial du Monde, les mots «inspiration fasciste» ont pu être justement écrits à propos de Zemmour –pas seulement écrits, mais acceptés, reçus, admis–, c'est parce que ce fascisme a été exposé, 32 minutes durant, sans métaphore ni édulcoration, sans interprétation possible, par la diffusion du discours de Zemmour à la «convention de la droite» (sic) de Marion Maréchal.

 

Le Monde affirme que, diffusant sa diatribe, LCI s'en est fait la complice? J'entends cette colère; je ne la partage plus. Je ne vois ici que les conséquences d'un choix journalistique, dont j'ignore les raisons.

Zemmour est pris dans une tempête qu'il n'avait jamais connue. Son patron, le directeur du Figaro Alexis Brézet, prend ses distances avec un chroniqueur que son journal traitait jusqu'ici en prophète. Brézet, conservateur de bonne branche, n'en est pas encore à parler de fascisme.

Le Figaro, hélas, a beaucoup accepté et ce grand journal abrite d'autres personnages qui ne devraient pas lui ressembler. Mais à chaque jour suffit sa peine et son rapport de force. Au moins l'hypocrisie ne tient-elle plus.

Sans LCI, j'en suis certain, le Monde aurait su voir le fascisme d'un discours; aurait-il pu l'exprimer aussi simplement, comme une évidence qui ne se dispute pas? Sans LCI, j'en suis persuadé, le patron du Figaro n'aurait pas fait un pas vers sa société des journalistes, ses troupes écœurées de ce que l'on avait vu, que l'on savait déjà.

Samedi 28 septembre, je n'ai rien appris de nouveau sur Zemmour. Cela fait un moment que je tiens cet homme en horreur politique et mépris intellectuel, que je l'écris, parfois, quand le besoin me prend. Cela fait des années que cet illuminé ne masque plus rien.


«Il a été si souvent odieux ou ridicule sans que rien ne l'arrête qu'à force, on admettait sa permanence.»


On l'a entendu, dans la synagogue de la Victoire, expliquer qu'avant-guerre, les juifs avaient trop de pouvoir en France et que Pétain les avait protégés.

On l'a entendu, sur RTL, utiliser contre l'avortement l'argument odieux des sept millions de Français dont l'IVG nous aurait privés.

On l'a entendu appeler à la guerre civile au nom d'une population française «sidérée et prostrée» face aux «bandes de Tchétchènes, de Roms, de Kosovars, de Maghrébins, d'Africains, qui dévalisent, violentent ou dépouillent».

On l'a entendu expliquer, en 2014, que l'équipe d'Allemagne, future championne du monde, avait perdu sa force en devenant métissée.

Il a été si souvent odieux ou ridicule sans que rien ne l'arrête qu'à force, on admettait sa permanence.

 

Un clown funèbre et pourtant applaudi, témoignant de notre avilissement, marquerait notre époque. Il avait sévi sous les rires de Ruquier, le bon sens de RTL, la dignité du Figaro, les équilibres de iTélé, les habillages de M6, il avait tout dit déjà et survécu à tant de polémiques –un folklore vain, une influence.

Puis LCI est venue. Zemmour n'a rien dit devant les caméras qu'il n'avait déjà dit. Mais cette fois-là, rien n'a pu distraire ceux qui ne savaient pas, ne voulaient pas savoir. Il ne s'agissait plus d'un extrait d'émission, d'une phrase qu'on se repasse entre indignés sur les réseaux sociaux; il ne s'agissait plus d'exégèses de textes. Nous avons été quelques-uns à décrypter ses mots, retourner ses mensonges, éclairer ses folies, mais qui le lit, qui nous lisait?

Cette fois, sur 32 minutes haineuses et prétentieuses, nous avons vu Zemmour, et pouvons le revoir à volonté. Il était là, regardez, écoutez, vous qui n'avez pas la patience de lire, vous qui d'un haussement d'épaules refusiez le scandale d'un homme.

Les jeunes Français qui devront se battre pour ne pas être minoritaires sur la terre des ancêtres, l'État français devenu l'instrument du remplacement du peuple français par un autre peuple, une autre civilisation, l'alliance de la djellabah et la kalachnikov, et d'autres remugles de soûlaud politique proférés d'une voix rauque, caverneuse de fin des temps: voilà Zemmour, qu'en faites-vous maintenant?

On se trompe en reprochant à LCI cette demi-heure vraie. Elle n'a pas fait progresser les idées de Zemmour. Ses supporters n'ont pas attendu une télévision pour le suivre; ils l'aiment d'atmosphère, d'impression, de fugacités, de fulgurances, d'esthétique parfois, d'un vernis de culture, d'une histoire faussée.

Zemmour donne corps aux plus laides pensées, aux colères les plus rances, aux humiliations que l'on s'invente ou que l'on subit, cela n'est pas nouveau. Le montrer un peu plus, un peu moins, n'y fait rien. Il prospère du racisme et de la tristesse, il ne les invente pas.


«Une chaîne d'information ne fait pas de prosélytisme. Elle accompagne ce qui existait avant elle. »


Ses airs de prêcheur halluciné, samedi, pouvaient plutôt effarer des malheureux qui le croient porteur de bon sens, mais enfin, ceux qui lui sont acquis ne sont plus à convaincre, qui pensent comme lui que le nationalisme intégral de Maurras et Bainville, la chasse aux musulmans, nouvel État confédéré, serait le combat de l'heure.

Ils ont regardé LCI comme on soutient son équipe, mais auraient aussi bien prié devant YouTube. Cela fait un moment que les télévisions ont perdu le monopole de la méchanceté, internet infuse aussi bien, Soral en témoigne et quelques autres avec lui.

Une chaîne d'information ne fait pas de prosélytisme. Elle accompagne ce qui existait avant elle. Si elle travaille bien, elle sent les lignes de force d'un pays. Elle ne les crée pas. Peut-être en profite-t-elle.

Si Zemmour a gagné depuis dix ans un statut médiatique, qu'on injurie France 2, RTL, le groupe Canal+ qui l'accueillait sur iTélé bien avant Bolloré, quand nul ne contestait la vertu de la chaîne. Qu'on voue aux gémonies le digne Figaro!

LCI n'y est pour rien. Elle a simplement travaillé. LCI n'a pas parlé aux émules de Zemmour mais à tous les autres, qui aujourd'hui se rebellent contre le vrai scandale: un porteur de fascisme s'est installé au centre de nos débats publics. Pas un réactionnaire, un mécontemporain, un nostalgique polémiste provocateur, comme on édulcorait: un porteur de fascisme. LCI a montré. Il suffisait de cela.

On a reproché à la chaîne d'avoir diffusé Zemmour d'un bloc, sans lui opposer de contradiction, et elle-même admet ce reproche. Vaudrait-il mieux faire débattre Zemmour et ne pas diffuser ses discours?

Je pense exactement le contraire. J'ai parfois, comme remplaçant, joué le rôle du gentil démocrate contre Zemmour, au hasard des absences de Nicolas Domenach, si longtemps son clown blanc de bonne volonté sur iTélé.

Nous n'avons, ni Domenach, ni moi, fait autre chose que lui servir d'otages, de faire-valoir et de cautions. Nos protestations pouvaient réconforter nos amis de cœur; nous pouvions gagner une joute, comme si tout ceci n'était qu'une dispute de bon aloi.

Mais en réalité, nos doux glapissements empêchaient d'entendre tout ce que Zemmour pouvait dire. L'interrompant, le réfutant, nous bridions ses élans; sa vilenie était moins nette, dissoute dans le débat. Il restait, en gros, l'idée que ce garçon, bougon et de droite, était un penseur possible, acceptable, excessif par moments mais décent, admis.

Ce que nous avons fait, finalement, acclimater Zemmour dans nos bavardages, était plus dégoûtant que filmer un discours. Nous l'avons tous aidé en l'invitant à table. Il était sur iTélé, chez Ruquier, sur RTL, le même qu'aujourd'hui. On pouvait le savoir; nos brouillards nous protégeaient.

Chez Ruquier, le show, les paillettes, les rires et le buzz, sur RTL, le format limité, moins de trois minutes, et l'environnement apaisant empêchaient l'expérience. Oui, il se disait des choses antipathiques, mais de temps en temps, et si vite forcloses. Ses livres, interminables, noyés de cuistreries, ses éditos, ressassant de courtes obsessions et des références codées, au fond n'imprimaient pas.

Le discours à Marion Maréchal et ses amis, flattant son orgueil, a permis à Zemmour de donner sa pleine mesure. Et par LCI, nous n'en avons pas manqué une miette. Après cela, on ne peut plus faire semblant.


«Zemmour a tenu un discours d'inspiration fasciste, et si cela vous agrée, assumez. Assumer, tout est là.»


On va débattre ces jours-ci de liberté d'expression, de censure; les amis de Zemmour vont noyer le poisson. Prenant sa défense, Valeurs actuelles, dont le directeur de la rédaction imaginait dans un pauvre livre Zemmour en route vers l'Élysée, édulcore ses propos. Il n'aurait tenu qu'un «discours ferme sur l'immigration», écrit le site du journal.

Mais non, messeigneurs, cliquez sur LCI.fr: Zemmour a tenu un discours d'inspiration fasciste, et si cela vous agrée, assumez. Assumer, tout est là. Il faudra assumer, demain au Figaro, avant d'accueillir comme sainte parole le prochain livre de cet homme, avant même de le conserver comme chroniqueur protégé; il faudra assumer, sur Paris Première, qu'un fasciste d'inspiration tienne salon en bonne compagnie.

Chacun fera comme il souhaite, Naulleau, Brézet, nous tous. Je préfère, par principe, exclure le fascisme des débats; on ne fait pas table commune avec des innommables. Il ne s'agit pas de censure. Je souhaite que l'on couvre les livres de Zemmour, que l'on diffuse ses discours, que l'on sache ce qu'il dit, et qu'on le nomme, et qu'on nomme ce qu'on fera désormais de lui.

Simplement nommer. Débattre avec le fascisme. Mettre du fascisme en position d'éditorialiste. Salarier du fascisme. Traiter le fascisme comme une aventure politique. Faire, devant le fascisme, des ronds de jambe et des pipoleries. Assumer tout cela.

Il y a eu, ces derniers temps, des comportements journalistiques bien plus problématiques que la diffusion d'un discours: on a traité Zemmour, dans des journaux estimables, sur le mode enjoué, admiratif, de la narration politique; ses amusettes groupusculaires étaient narrées comme une épopée idéologique, l'amorce d'une recomposition de la droite. C'était d'une idiotie sans nom: des salonnards, fussent-ils caressés de paresse journalistique, ne disent rien à Hénin-Beaumont.

J'ai lu dans l'Obs –l'Obs!– sur le mode insider, sous un titre piteux que l'on réservait jadis aux couples honorables, Aubry-Hollande ou Garaud-Juillet, «Les secrets d'une idylle», que monsieur Zemmour trouvait Madame Maréchal «jolie, sympathique et intelligente», et que ces deux-là, avec des amis, avaient scellé alliance le 31 mai, buvant du rosé acheté au Monoprix du coin, dans un appartement de 35 mètres carrés à Saint-Germain des Prés.

Ces complaisances, jadis, ne s'appliquaient qu'à nos républicains: qu'ai-je à faire qu'un homme pour qui les migrants sont des envahisseurs trinque avec une femme qui ne trouvait pas indigne qu'on ait persécuté les protestants? Depuis quand l'extrême droite est-elle sujet de chronique politico-mondaine? C'était donc dans l'Obs, avant le discours, avant LCI, et franchement, si j'ai eu un moment envie de me fâcher, c'est lisant cet article, pas devant ma télé.

Il faut revenir simplement au journalisme. Il ne doit que montrer le réel, sans le travestir, sans tricher avec lui et ensuite le penser. Diffuser un discours n'est pas un exploit. Plutôt le B-A BA du métier, passif mais salutaire. Montrer ce qui est, et ne rien en celer. Montrer Zemmour et ne pas le cacher? Qui quoi quand comment où?

Je préfère, c'est ma culture, les longues analyses, l'écrit, le style d'un billet du Monde quand ce journal sait qu'il doit descendre dans l'arène. Mais comment commenter une pensée qui n'est pas dévoilée ou que l'on nie? Dans un âge d'amnésie et de faux-semblants, LCI nous a offert un point de départ. Nous parlons de la même chose, de la même infamie. C'est déjà énorme. Merci.

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