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HUMANITES CREOLES : QU’EN EST-IL ?

Toute mobilisation autour du créole est toujours une bonne chose. Autour de la question des « humanités créoles » c’est une excellente chose. Il faut l’entretenir et la promouvoir. C’est, en effet, une occasion de conscientisation collective sur la problématique de notre devenir comme peuple. Mais il faut savoir que cette problématique n’aurait jamais vu le jour sans cet événement fondateur que constitue la création du CAPES de créole, le CAPES créole qui est précisément une manière d’officialisation et de reconnaissance implicite de la dignité de langue et de la culture créoles. Il importe donc d’alimenter cette mobilisation mais aussi de la responsabiliser, de lui ouvrir de vraies perspectives conceptuelles en vue de l’action, d’une action transformatrice de notre Ecole, elle même mise véritablement au service de l’épanouissement de notre société.

Je crois utile de rappeler que le projet de CAPES créole est ancien, qu’il a commencé à émerger avec la création, sous mon décanat, en 1994, de la licence puis de la maîtrise de langues et cultures régionales, option créoles, à la Faculté des lettres et Sciences Humaines de l’Université des Antilles et de Guyane, au moment où peu de gens y croyaient. C’était un débouché naturel pour nos étudiants mais c’était aussi la consécration de 30 années de travail universitaire, de vulgarisation tous azimut et de combat pour la revalorisation de nos cultures La conception que nous avions, au GEREC-F, de ce CAPES était et reste encore très précise, nous voulions :

1) un CAPES ouvert sur d’autres disciplines, donc bivalent (créole-langues vivantes, créole-histoire géo) au lieu de jouer un CAPES « tout-créole », c’est à dire, différent, en son principe du CAPES de corse, qui lui, est un dispositif refermé sur lui-même.

2) un CAPES transversal valable pour tous les créoles des DOM (Guadeloupe, Guyane, Martinique, Réunion) et ce, malgré les différences dialectales. Cette notion est très importante parce qu’elle est garante d’une mutualisation et d’une synergie entre les différents peuples créolophones concernés.

Que, par des magouillages dans les eaux ministérielles, ce CAPES ait été récupéré par d’autres, ceux-là mêmes qui le combattaient, le jugeant prématuré ou encore aberrant, ceux-là mêmes qui cherchaient la petite bête en mettant en avant la diversité des créoles qui, selon eux, devait, à la limite, imposer la nécessité de 4 CAPES différents, que ce CAPES donc soit, par jury interposé, entre les mains de gens qui ont une conception politique du créole très réactionnaire sous couvert de réalisme, que ce CAPES soit tenu par une maffia Aix-en Provence-Réunion soutenue par quelques valets locaux, que ce jury donc favorise les candidats réunionnais aux dépens de ceux des Antilles-Guyane, tout cela n’est qu’épiphénomène. Un chose est sûre : une nouvelle discipline est en train de prendre son envol et personne ne l’arrêtera. Tant il est vrai que créer un CAPES pour une discipline, quelle qu’elle soit, revient à lui créer un tremplin qui ne peut que la densifier sur la base d’une légitimité incontestable. Cette discipline a pour nom LCR (Langues et Cultures Régionales), en l’occurrence, créoles.

Il est important de rappeler que le statut des langues régionales à l’Ecole, au sein de la République Française, est actuellement un statut exclusivement facultatif, avec une dérogation envisagée par le précédent gouvernement pour la Corse. Revendiquer le caractère obligatoire d’un enseignement touchant à ces matières s’inscrit donc dans une démarche d’exception dont il convient de mesurer les implications. Au GEREC-F, s’agissant du caractère obligatoire ou facultatif de cette discipline, nous avons un point de vue très net. Nous pensons, en effet, qu’il y a deux modalités d’introduction de la discipline LCR dans le cadre de l’Ecole. L’une qui consiste à placer tout élève au centre de sa culture et qui procède par une approche globalisante capable de donner du sens et de motiver l’élève à apprendre parce qu’il retrouve des repères et a un cap. Il s’agit d’un approfondissement de cet enseignement culturel d’imprégnation assorti d’un enseignement de la langue. Cela concerne des élèves volontaires. Le premier doit être généralisé sur tous les cycles et constituer un cadre naturel : la modalité de l’obligation en résulte de façon logique. Le second, conforment à la réglementation en vigueur est de l’ordre du choix et revêt la modalité du facultatif.

Le caractère facultatif des LCR correspond à la fois à des impératifs pratiques (faible niveau des ressources budgétaires et humaines disponibles actuellement) et à des données d’ordre philosophiques :
- d’une part, l’Ecole, dans sa structure actuelle, est productrice d’échec. Le créole est porteur de valeurs identitaires et symboliques très fortes. Son introduction dans l’espace scolaire doit être l’occasion de modifier le système de manière fondamentale. Sinon, le créole deviendra une matière comme les autres et la plupart des élèves banaliseront cette matière. Ce risque est très grand et i faut absolument l’éviter.
- d’autre part, il faut absolument tabler sur le désir de la langue qui est l’élément fondamental de toute pédagogie. Le désir du français a été déterminant dans la francisation linguistique de nos pays, d’autant que le français comportait, à la clé, une vertu de promotion sociale. Le désir du créole pourrait avoir d’autres enjeux , notamment de distinction. Il faut que pendant un certain temps l’enseignement facultatif du créole soit un enseignement élitiste. Comme le latin et le grec l’ont été. Cela nous permet une transition vers la notion d’ « humanités créoles ».

La notion d’ « humanités » est très belle et je pense qu’il est important de la garder. Mais il faut bien prendre garde à distinguer les « humanités » de la culture. Toute culture est particulière, communautaire, en ce sens qu’elle caractérise une communauté. Les humanités, par contre, constituent la quintessence de la culture. Elle résultent d’un, travail de distanciation (liée au temps ou à l’altérité). Les Grecs et les Latins de l’Antiquité n’avaient pas accès aux humanités tels que les humanistes du 16ème siècle les ont construites. C’est le résultat d’un travail de glose, de commentaires, d’analyse, d’exégèse commencé par les Arabes et poursuivi par les Européens. Les humanités sont, pour cette raison, universelles, contrairement aux cultures d’origine qui sont particulières. C’est pourquoi ceux qui pensent que Césaire ou Senghor sont des « nègres aliénés » parce qu’ils ont été pétris d’humanités classiques n’ont rien compris à la nature universelle des humanités. Quand Senghor parle de « civilisation » de l’universel », il ne s’agit pas d’un universel abstrait mais de la mise en concert de toutes les « humanités » issues de toutes les cultures particulières. En ce sens, il faut comprendre la négritude comme un effort pour créer, à partir des cultures du continent noir et de la Diaspora, des « humanités nègres ». Sartre, qui avait proclamé que l’existentialisme était un humanisme, déclarera dans « Orphée Noir » que le Négritude est un humanisme. Au XXième siècle, à l’issue de la deuxième guerre mondiale, l’humanisme a eu mauvaise presse. Le problème n’était pas tant celui de l’humanisme que celui de la civilisation occidentale incapable de se ressourcer dans l’humanisme gréco-latin. Ce que l’on appelle la Francophonie est un effort pour dégager des « humanités » liées à la civilisation française dans le monde. Cet effort est loin d’avoir abouti, il est en cours.
Quels sont les promoteurs des humanités classiques dans l’éducation ? Ce sont les Pères jésuites. Peut-on croire un seul instant que ces défenseurs de la chrétienté aient cru aux dieux du panthéon gréco-latin ? Certainement pas ! Cela montre que les humanités transcendent les religions. Sans les humanités, Le grand Freud n’aurait jamais fait sa découverte capitale qui est la découverte du complexe d’Œdipe.
Si nous considérons la culture créole, nous y trouvons par exemple la religion vaudou. Une certaine approche culturelle peut nous conduire à entrer dans la foi vaudou. Une approche humanistique nous montre en quoi la foi vaudou comme toutes les autres, constitue un apport pour l’humanité. Le grand ethno-psychanalystes Tobie Nathan explique que les différentes religions du Livre (judaïsme, christianisme, islam) sont des religions qui ne communiquent pas entre elles alors qu’elles ont une même origine. Il explique ce déficit par le fait que tout se passe comme si les dieux parlaient des langues différentes et n’avaient pas de traducteurs. Pour lui, au contraire, le vaudou est une religion de la médiation, de la mise en relation des dieux. Le dieu des carrefours Atibon Legba est de ce point de vue une figure essentielle du panthéon vaudou.

Je conclus en rappelant que les enjeux des « humanités créoles » sont extrêmement importants mais qu’il ne faut pas se tromper de niveau, qu’il faut prendre ces humanités comme un cap vers lequel se diriger, mais que la question essentielle est celle de la transmission intergénérationnelle (grâce à l’Ecole !) des référents culturels essentiels de nos cultures. Et nul n’est mieux formé pour ce travail de diffusion que les spécialistes formés à l’université et, dans une certaine mesure à l’IUFM, pour peu que cette dernière se donne les moyens d’avoir des formateurs vraiment formés dans cette matière.

_ {{Jean Bernabé}}
_ Professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane