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GUADELOUPE : UNE ECONOMIE ILIENNE EN MAL DE CREOLITE

Par Jean Matouk
GUADELOUPE : UNE ECONOMIE ILIENNE EN MAL DE CREOLITE

La Guadeloupe est bloquée. Un grand nombre de syndicats et d’organisations se sont regroupés pour l’occasion dans une alliance.

"Lianj kont profiscation", contre les "profiteurs" dans lesquels sont joint pêle-mêle, le patronat et les "politiques" au sens le plus large. Les riverains de Rue89 ont largement décrit la situation et donné leur avis. La tonalité générale, éliminant les plus et les moins virulents comme doit le faire un bon sondeur est que le fondement des revendications est juste, mais que leurs contenus sont excessifs par leur largeur même, et que les moyens mis en œuvre, par exemple les menaces directes, les chantages à "plus de violences si d’autres viennent", sont insupportables

Causes historiques, sociologiques, politiciennes

Restons d’abord sur le plan purement politique. La Guadeloupe est une terre traditionnellement beaucoup plus revendicatrice que la Martinique, la Guyane ou la Réunion. Dès l’origine, dès la Révolution puis la folle réintroduction de l’esclavage par Napoléon, les affrontements ici furent plus violents et l’histoire du département, depuis 1946, a été secouée de mouvements sociaux plus fréquents et plus durs. Il serait trop long de faire ici l’analyse historique, sociologique ou anthropologique de cette "différence" et ce n’est d’ailleurs guère le moment, mais c’est un fait.

Par ailleurs, se poursuit, souterrain, le combat revanchard. L’ancienne présidente du conseil régional, Lucette Michaud-Chevry, contre le nouveau, Victorin Lurel, député socialiste, et d’aucuns pensent que la première anime en sous main certaines des organisations de l’alliance. Enfin, le conflit actuel est aussi "animé" par les diverses mouvances indépendantistes, qui, depuis des années, comme d’autres en Martinique, surfent sur une idée à laquelle ils ne croient même pas eux-mêmes, mais qui confère une stature et un créneau médiatiques.

Une économie "îlienne" par ses prix...

Mais sur le fond, ce conflit social est un des soubresauts d’une économie "îlienne", qui, comme toutes les autres du même type présente des caractéristiques économiques spécifiques qui sont aux racines du conflit.

D’abord, dans toutes ces îles, nombre d’approvisionnements sont concentrés entre les mains de quelques grossistes et importateurs. Il en résulte une inévitable opacité sur les prix; plus qu’ailleurs, quand les prix de gros montent, les prix de détail prennent l’ascenseur, et quand les premiers baissent, ils redescendent par l’escalier; les prix et le "pouvoir d’achat" sont donc, encore plus qu’ailleurs en France, au cœur des revendications.

La métropole accrédite d’ailleurs cet écart de prix par les 40% de prime qu’elle accorde à ses fonctionnaires. Ce qui génère des aubaines, car, si le camembert est vendu plus cher à l’hyper du coin qu’en France, le budget chauffage et vêtements d’hiver est par contre fortement allégé!

Droits de mer et capitaux fuyants

Plus fondamentalement, les îles des Antilles ont une ressource matérielle de fond, leur climat, lequel a déterminé la biculture banane-canne, et le tourisme. Malheureusement la banane antillaise est victorieusement concurrencée par celles des autres régions tropicales, avec des coûts salariaux évidemment moindres puisque, légitimement, les coûts salariaux guadeloupéens sont ceux d’un pays développé. La canne subit la même concurrence, à laquelle s’ajoute celle de la betterave à sucre d’Europe que défendent les agriculteurs du nord et de l’est. Voici donc deux productions qui doivent être artificiellement soutenues, et de plus en plus lourdement, qui, en tous cas, génèrent de moins en moins d’emplois.

Quant au tourisme, malgré les efforts de promotion des autorités locales, et la qualité des sites, il est handicapé par le même problème de coût relatif et, il faut le dire aussi, par une mauvaise réputation de l’hôtellerie guadeloupéenne, liée à un certains nombre de grèves surprises qui ont gêné les touristes et que la presse a largement amplifiées.

Question: disposant de ce climat, pourquoi la Guadeloupe n’a-t-elle pas développé la culture d’autres végétaux, notamment fruits et légumes, à substituer aux importations, et qui auraient créé des emplois de substitution? Pourquoi, cherchant à effacer la désastreuse image conférée par l’utilisation du chlordécone, interdit depuis 1993, mais qui continue à polluer, n’a-t-elle pas développé à toute vitesse la banane bio et tous les autres fruits et légumes tropicaux "bio" qui s’exporteraient aisément et à bon prix? Pourquoi la Guadeloupe et les autres DOM-TOM, n’ont-t-ils pas développé amplement l’énergie solaire et marginalement éolienne pour réduire la dépendance énergétique et, en même temps, créer des emplois d’installation et de maintenance?

Réponse double à toutes ces questions. Les collectivités locales "iliennes" vivent des "droits de mer" qui représentent 75% des recettes des communes et 27% de la région. Ont-elles vraiment intérêt à susciter le développement des productions locales, donc à diminuer les importations? Quelles ressources fiscales substitueraient-elles, tant qu’il n’y a pas d’assiette économique pour une autre taxation?

Les dirigeants politiques nouveaux, Victorin Lurel en tête, comme en Martinique le député-maire de Fort de France Serge Letchimy, sont conscients de cette nécessité. Ce sont eux qui finalement doivent répondre au mécontentement populaire des chômeurs. Mais ils ne peuvent pas seuls susciter le développement. Il leur faut l’aide d’investisseurs. Et ceux-ci, sauf exception, sont plutôt aux abonnés absents. Jusqu’à présent, comme les "béké" en Martinique [Antillais de race blanche descendant des premiers colons, ndlr], ils ont été plutôt enclins à placer leurs gains ailleurs. Nombre d’entre eux, d’ailleurs, tiennent le grand commerce concentré, et n’ont donc pas non plus un intérêt direct à susciter des productions locales.

La présente grève générale va se terminer comme à l’accoutumée. Le 27 janvier, on a décidé de "séparer" la demande d’augmentation de 200 euros nets mensuels des bas salaires, évidemment exagérée, des autres revendications. Du lest sera lâché sur ces dernières. L’Etat ouvrira sans doute un peu plus la perfusion, une légère augmentation sera accordée sur les bas salaires et le calme reviendra. Jusqu’à la prochaine secousse!

De la "négritude" qui sépare à la "créolité" qui rassemble

Toutefois existe aujourd’hui un espoir ténu, de changement durable, encore inconscient à beaucoup. En Martinique déjà un rapprochement s’opère entre certains "béké", autrefois les plus virulents, et les nouveaux dirigeants politiques. Les fils spirituels d’Aimé Césaire, Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, s’efforcent de substituer au concept de "négritude" qu’a si merveilleusement chanté notre grand poète, mais qui, en quelque sorte "séparait" les hommes de ces îles, celui de "créolisation". Le rapprochement politique ci-dessus est peut-être l’écho de ce glissement novateur.

En économie, il signifierait que les détenteurs locaux de capitaux pourraient s’investir vraiment dans ces îles redevenues aussi les leurs à leurs yeux, à condition, bien sûr, qu’en face d’eux, les traces neuronales de l’esclavage -ou comme le dit Jean Bernabé dans son dernier roman "l’immémorable aliénation qui gangrène les sentiments des arrière-petits-fils d’esclave"- continuent lentement de s’effacer. Alors un vrai développement "créole" puisqu’aucun autre n’est possible, éradiquerait les sources de ces conflits sporadiques et bien inutiles.

Photo: 'Dread Chiling' (Cowbell Solo/Flickr).

Sur www.rue89.com

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