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Gérald BLONCOURT (1926-2018) : Un regard engagé (1ère partie)

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
Gérald BLONCOURT (1926-2018) : Un regard engagé (1ère partie)

Gérald BLONCOURT a quitté ce monde, le 29 octobre 2018. Haïtien, il a eu un parcours marqué du sceau d’un idéal de justice et d’égalité, valeur héritée d’une  tradition familiale.

 Jeune homme, il a participé au côté de Jacques-Stephen Alexis et René Depestre à une révolte connue sous le nom des «Cinq Glorieuses», dont les aspirations confisquées resteront  la référence du combat à mener et à gagner en Haïti. Expulsé de son pays à l’âge de vingt ans, il sera en France reporter-photographe. Soucieux des humbles (ouvriers, immigrés, habitants des bidonvilles), il portera sur eux à travers l’objectif de son appareil photo, un regard bienveillant  et résolument engagé.

                 

Gérald BLONCOURT : Haïtien natif-natal,  né d’un père guadeloupéen.

 

Gérald BLONCOURT voit le jour en 1926 à Bainet (Haïti). Son père Yves BLONCOURT, né en Guadeloupe, a fait la guerre de 14/18. Sur le champ de bataille, il est devenu sourd-muet et  a mis plusieurs mois à retrouver la mémoire. Pour repartir du bon pied, il rejoint un parent en Haïti avec sa femme Noémie, une Française, institutrice de son métier. Mais l’oncle est mort après avoir dilapidé sa fortune et dans un pays occupé alors par les Etats-Unis, Yves et Noémie doivent affronter l’adversité. Ils achètent de la terre dans le sud du pays et cultivent le café et la banane. Ruinés par un cyclone, en 1927, le couple et leurs trois fils Tony, Claude et Gérald, viennent habiter Jacmel. La maman ouvre une école, le papa travaille dans le maraîchage et pour plus de facilités, il décide de prendre la nationalité haïtienne. Yves soutient le nationaliste Sténio VINCENT un homme politique hostile aux Américains, qui accède au pouvoir en 1930. Mais déçu par son candidat, Yves passe dans l’opposition. En 1935, il est jeté en prison et en sort méconnaissable. Haïti traverse alors des épreuves dans lesquelles la violence des éléments naturels et celle des hommes se déchaînent : tremblement de terre, cyclone, raz de marée, pays dévasté, émeute : le jeune Gérald aperçoit une tête au bout d’une pique passer devant sa fenêtre. La famille s’installe à Port-au-Prince afin de repartir à zéro. La mère ouvre une nouvelle école et le père donne des leçons d’éducation physique. Le Ministre de l’Education nationale le nomme Directeur général des Sports et du Scoutisme.

 

En 1937, le dictateur TRUJILLO, Président de la République dominicaine décide le massacre par son armée de 17 000 immigrés haïtiens avant de s’excuser (!) et de proposer à Sténio VINCENT, une réparation dont la somme - 40 dollars par personne assassinée – (!) ne sera  même pas payée intégralement. Haïti est sous le choc d’autant plus que le Président haïtien (louche dans cette affaire) vient d’interdire la pratique du vaudou  et favorise les Américains au détriment des paysans expropriés. Chez Yves, l’opposition tient réunion et Gérald entend alors parler de dictature, de droits de l’homme et de révolution. Claude  son frère, bachelier à 15 ans, fera des études de médecine et Gérald, lui, travaille comme apprenti dans une imprimerie, il y découvre la photogravure. Tony, son autre frère, s’engage activement dans des mouvements de jeunesse, manifeste, se retrouve en prison avant d’être envoyé en France par ses parents. Gérald ne reverra  jamais son aîné, que l’aspiration à la justice conduira à sacrifier sa vie sur un autre continent.

 

Frères de combat : Gérald BLONCOURT, René DEPESTRE, Jacques Stephen ALEXIS.

 

Claude BLONCOURT, sous couvert d’une innocente association d’étudiants, organise la lutte à venir contre le gouvernement, au côté de l’écrivain Jacques Stephen ALEXIS, l’auteur de Compère Général Soleil. Fin 1944, Claude part poursuivre des études à Paris. Gérald reste seul habité par une obsession qui le tenaille depuis quelques années, celle de la peinture. Un Américain Dewitt Clinton PETERS, professeur d’anglais au Lycée de Pétionville, remarque à l’époque, l’incroyable potentiel artistique des Haïtiens et l’absence d’écoles et de galeries d’art. Grâce à lui, Gérald prend conscience de la richesse de l’art national, de ses aspects populaires et spirituels, si bien que lorsque D.C.PETERS décide de se consacrer à la création d’un Centre d’Art haïtien, il se jette avec lui dans l’aventure et lance un slogan : « Il faut donner des pinceaux au peuple ! » Se révèlent alors les Philomé OBIN, Rigaud BENOIT et autres Hector HYPPOLITE.  Le Centre d’Art haïtien est à l’origine de l’explosion des peintres dits « naïfs » et artistes de l’imaginaire, du « merveilleux ».

En 1945, René DEPESTRE publie un recueil de poèmes Etincelles, qui enflamme la jeunesse estudiantine. Jacques Stephen ALEXIS a déjà établi le contact avec les membres du parti  créé par Jacques ROUMAIN, l’auteur de  Gouverneurs de la rosée, il décide avec  Gérald BLONCOURT de le rencontrer. Ce qui est fait, à une époque où le Président LESCOT conforte son pouvoir. Ensemble, ces jeunes créent un journal littéraire et politique  La Ruche. Fin 1945, le père du « surréalisme », le poète français André BRETON débarque sur le sol haïtien. Il est reçu  notamment par le peintre cubain Wilfredo LAM et Pierre MABILLE un médecin français qui, en 1940, a exercé en Guadeloupe  et à la Libération  est devenu Conseiller culturel attaché à l’Ambassade de France, en Haïti. Il a fondé l’Institut Français. André BRETON fait à l’adresse des jeunes  un discours qui sert de détonateur à leur rébellion. Jacques S.ALEXIS, René DEPESTRE, Gérald BLONCOURT dénoncent les agissements d’Elie LESCOT dans un numéro de La Ruche. Le journal est interdit aussitôt. DEPESTRE et BAKER, un autre camarade, se retrouvent en prison pour quelques jours. Les autres organisent une grève générale.

 

« Les Cinq Glorieuses »

 

 Au matin du 5 janvier 1946, l’armée est sur le pied de guerre. Lycéens et étudiants occupent leurs établissements. Peu à peu le mouvement de protestation grossit pour réclamer l’organisation d’élections démocratiques, la liberté d’association, d’opinion et syndicale. L’armée ne se laisse pas longtemps déstabiliser. Arrêté, Gérald BLONCOURT parvient à s’enfuir, sauvé par une blanche états-unienne qui le cache chez elle. Le Docteur MABILLE vient le récupérer et le cache dans sa voiture diplomatique. La lutte continue notamment avec  le Parti Communiste haïtien qui enregistre les adhésions à un rythme accéléré. Des syndicats se créent. Mais la foule excitée pille, détruit, tandis que des ennemis allument des incendies pour discréditer les rebelles. Les luttes politiques en Haïti à l’époque voient s’affronter «  noiristes » et « mulâtres » et les premiers voient dans cette révolte populaire un moyen d’éliminer LESCOT soutenu par leurs adversaires. Le 11 janvier, Jacques Stephen ALEXIX, René DEPESTRE et  Georges RIGAUD rencontrent LESCOT et l’exhortent à s’en aller. Leur combat est récupéré par l’armée qui en profite pour prendre le pouvoir. Les jeunes rebelles à l’origine du déchoukaj  ne désarment pas et tiennent meeting. Gérald BLONCOURT est arrêté, il parvient une nouvelle fois à prendre la fuite. Il est alors désigné comme « déstabilisateur de la société » et « agent de l’ennemi au service d’une puissance étrangère » puis condamné à mort. Le DR MABILLE (qui ne tardera pas à être expulsé) intervient, insiste sur le fait que la mère du jeune homme est française  alors la Junte militaire chasse Gérald BLONCOURT d’Haïti, en tant que « Français s’étant immiscé dans les affaires intérieures du pays ». Lors d’une escale en Guadeloupe, il voit son cousin Gaston BLONCOURT et en Martinique, il fait la connaissance d’Edouard GLISSANT et de Georges DESPORTES. Ayant voyagé ensuite avec les derniers bagnards libérés de Cayenne, au terme de 17 jours de traversée, Gérald BLONCOURT débarque au Havre le 15 mai 1946. Il a vingt ans.

 

Marie-Noëlle RECOQUE  DESFONTAINES

 

 

         Bloncourt : un nom qui a marqué l’Histoire

 

La famille Bloncourt d’origine guadeloupéenne compte en son sein plusieurs membres s’étant illustrés dans l’Histoire : celle d’Haïti avec Gérald Bloncourt (1926-2018), celle de la Guadeloupe ou / et de la France avec Melvil-Bloncourt, Max Bloncourt, Elie Bloncourt et Tony Bloncourt.

 

MELVIL-BLONCOURT : (grand-oncle de Gérald) Né à Marie-Galante, probablement en 1825. Ami de Baudelaire, de Victor Schoelcher, de Privat d’Anglemont son compatriote  guadeloupéen, il fut une grande figure de la société parisienne de la fin du XIXè siècle. Député de la Guadeloupe, il se distingua en tant qu’acteur de la Commune de Paris.

Elie BLONCOURT : (oncle de Gérald) Né le 8 mars 1896, il obtient en 1913 le baccalauréat au Lycée Carnot de Pointe-à-Pitre. Il fait la guerre de 14, une blessure le rend aveugle en 1918. Rescapé des combats, il apprend le braille, passe une licence de philosophie (il compose sur une machine à écrire) et devient professeur dans l’Aisne, dont à plusieurs reprises il sera élu député. En 40, il organise le réseau de résistance Brutus. En 1968, il témoigne en faveur des patriotes guadeloupéens déférés devant la Cour de Sûreté de l’Etat. Fervent socialiste, membre fondateur du PSU, il meurt à Paris en 1978.

Max Clainville BLONCOURT : (frère d’Elie, oncle de Gérald) Avocat. Cofondateur du Parti Communiste Français et dirigeant de l’Union coloniale, il était l’ami d’Ho-Chi-Minh. Il a été brièvement maire des Abymes. En 1928, (16 ans avant la création du PCG), il a tenté de fonder un mouvement communiste en Guadeloupe avec Ducadosse.

Tony BLONCOURT : (frère aîné de Gérald) Avec sept autres jeunes résistants FTP du XI è      arrondissement de Paris, en 1942, il diffuse de la  propagande antinazie et anti-vichyste puis il commet des sabotages et des attaques contre des officiers allemands. Arrêté par la police française qui le remet aux nazis, Tony est fusillé le 9 mars 1942, au Mont Valérien. Il avait 20 ans.

 

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