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Fyèr, péyi, libèté… Comment le créole est devenu “la” langue antillaise

Balthazar Gibiat (in Magazine "GEO")
Fyèr, péyi, libèté… Comment le créole est devenu “la” langue antillaise

Jusqu’au XXe siècle, on ne voyait dans ce parler des îles qu’un «baragouin» ou un «français corrompu». Aujourd’hui, le créole est enseigné dans les écoles et à l’université. Ce qui n’était qu’un «vulgaire patois» est devenu le symbole du métissage culturel caribéen. Grâce, notamment, au combat d’intellectuels comme Aimé Césaire ou Patrick Chamoiseau.

«Défendu de parler créole et de cracher par terre !» Voilà comment, jusque dans les années 1960, les petits Antillais pouvaient se voir rappelés à l’ordre… «Le créole a de tout temps été parlé à l’école, précise le poète guadeloupéen contemporain Hector Poullet. Dans la cour par les élèves, dans la salle des professeurs par les enseignants eux-mêmes, mais il était interdit dans les salles de classe.» Les contrevenants étaient punis, et surtout mal vus. Car il y a cinquante ans, cette langue était considérée comme un vulgaire dialecte, dont la pratique, prétendait-on, nuisait à l’apprentissage du français. Un mépris hérité de sa propre histoire.

Aujourd’hui, les linguistes regroupent sous l’appellation «créoles» toutes les langues hybrides nées du processus colonial, qu’elles soient «de base lexicale» française, anglaise, espagnole ou autres. En 1977, un chercheur américain en a dénombré 127 différents dans le monde ! Issus du français, les créoles guyanais, haïtien, martiniquais, saintois et guadeloupéen ont de telles similitudes qu’ils forment un sous-groupe baptisé «créole antillais», ensemble qui compte quelque 10 millions de locuteurs (7 millions en Haïti, 380 000 en Martinique, 425 000 en Guadeloupe…).

Le «baragouin», un langage mêlé permettant la communication entre les différentes communautés

A l’origine, les colonies du Nouveau Monde avaient des airs de tour de Babel, où régnait la plus grande cacophonie linguistique. Aux idiomes des autochtones s’ajoutaient ceux des Européens et des premiers esclaves ouest-africains. Une langue commune était indispensable. C’est sur l’île de Saint-Christophe (Saint-Kitts), où les premiers colons français avaient débarqué en 1626, que serait né le «baragouin» : un langage mêlé qui permettait la communication et les échanges de biens entre ces différentes communautés.

Une importation massive d’esclaves aux langues africaines très diverses

De cette ébauche surgit ensuite aux Antilles, en un demi-siècle à peine, la langue parlée par la première génération des «Créoles», comme on appelle les descendants d’immigrants nés dans ces îles, qu’ils soient blancs ou noirs. L’essor de l’économie de plantation a en effet exigé l’importation massive d’esclaves. Ces «bossales» (comprenez : pas encore dressés) ne pouvaient communiquer entre eux. Ils parlaient des langues africaines très diverses – éwé, fon, ibo, wolof… –, dont l’usage était de toute façon rigoureusement interdit par des planteurs qui prenaient soin, par ailleurs, de mélanger les ethnies pour conjurer tout risque de révolte. Ces hommes et femmes jeunes – plus de la moitié avaient moins de 20 ans – devaient donc acquérir la langue des maîtres de manière biaisée et limitée : les ordres reçus directement de la bouche des Blancs ou de celle des esclaves créoles auxquels ils avaient délégué quelques bribes d’autorité. Ainsi s’approprièrent-ils vocabulaire et sonorités, qu’ils intégrèrent peu à peu dans les syntaxes de leurs langues d’origine.

Dans une lettre à ses supérieurs en 1718, le jésuite Jean Crétien ne vit dans le résultat de ce bricolage qu’une preuve de leur incapacité générale : «Comme les esclaves ne peuvent apprendre notre langue à moins qu’ils ne soient encore jeunes, on les laisse parler un baragouin de françois, un jargon mal arrangé et mal prononcé, pire que celui d’un Allemand qui commence à parler notre langue.» Ce «français corrompu», comme on l’appelle aussi, est pourtant une création commune des Noirs et des Blancs. Les colons fraîchement débarqués ne disposaient pas d’une langue standardisée qu’ils auraient pu imposer aux «sauvages» comme aux «nègres» : ils parlaient normand, poitevin, picard ou saintongeais. Et la grande majorité étaient illettrés. Eux aussi ont donc adopté ce pidgin originel qui, progressivement, s’est éloigné du français pour devenir la langue des Antilles.

En 1785, dans Voyage d’un Suisse dans différentes colonies d’Amérique, Justin Girod de Chantrans constata que tous l’utilisent ici : «Même des Blancs domiciliés dans la colonie, qui le parlent plus volontiers que le français, soit par habitude, soit parce qu’il leur plaît davantage.» Et ce voyageur de s’indigner que les jeunes filles de l’aristocratie blanche s’expriment en «français des îles».

Les Blancs sont les premiers à écrire en créole

Pour cette langue orale, les sources historiques sont évidemment rares. L’une des plus anciennes date de 1671. C’est la transcription du témoignage, en proto-créole martiniquais, d’esclaves pêcheurs ayant aperçu une créature surnaturelle : «Moi mirer un homme en mer du Diamant, moi voir li trois fois, li tini assés bon visage et zyeux comme monde» («J’ai vu un homme en mer près du Diamant, je l’ai vu trois fois, il avait un assez beau visage et des yeux humains»). On connaît aussi une vieille traduction de La Passion selon Saint-Jean, destinée à l’édification des esclaves.

Mais le plus ancien texte écrit directement en créole est l’œuvre de Duvivier de la Mahautière, magistrat à Saint-Domingue. Lisette quitté la plaine (1754) est un blues avant l’heure, le chant d’amour d’un esclave pour sa belle qui l’a quitté, composé sur le modèle d’un sonnet de Ronsard : «Lisette quitté la plaine / Moin perdi bonheu à moué / Gié à moin semblé fontaine / Dipi mon pa miré toué…» («Lisette, tu fuis la plaine / Mon bonheur s’est envolé / Mes pleurs, en double fontaine / Sur tous tes pas ont coulé…»). Les Blancs sont donc les premiers à rédiger en créole. Et pour cause : le Code noir de 1685 a formellement interdit d’apprendre à lire et à écrire aux esclaves.

Au XIXe siècle, plusieurs békés, des descendants de colons blancs, adaptèrent les fables de Jean de La Fontaine. Le Martiniquais François Marbot lança la mode en 1846. Deux ans avant l’abolition de l’esclavage, il publia Les Bambous, fables de La Fontaine travesties en patois créole par un vieux commandeur. Travestissement en effet. Car là où les morales de La Fontaine exaltaient la liberté et le courage, celles de Marbot vantaient l’obéissance et la servitude. Ainsi, dans sa version de Le Loup et le Chien, le premier représente-t-il le nègre marron, payant (trop) cher sa fuite des fers tandis que le second symbolise le bon nègre domestique, content de son sort. L’ouvrage de Marbot était destiné à être lu aux esclaves. Les maîtres le préféraient largement au Catéchisme en langue créole de l’abbé Goux, dont ils redoutaient sans doute que le message chrétien de fraternité ne soit pris au pied de la lettre…

Malgré ces rares honneurs, le créole restait pour l’essentiel exclu de l’écrit. C’est donc l’art oratoire qui en polit les contours. Dans les «débits de la régie», petites boutiques de quartier et lieux de sociabilité privilégiés, se forgeaient et s’échangeaient les tournures et s’élaborait l’«oraliture», une littérature orale riche de contes, de proverbes, de devinettes et de chants exprimant souvent la condition servile, qu’Aimé Césaire appelait «le chant profond du jamais refermé».

De nombreuses variantes du créole

Comme pour toute langue informelle, de nombreuses variantes coexistent : le créole des Blancs diffère un peu de celui des mulâtres, celui des esclaves créoles de celui des «bossales». Au sommet de la pyramide sociale, les Grands Blancs nourrissent un profond racisme, qui stigmatise aussi la langue. Ils méprisent ce «patois des nègres»… qu’ils pratiquent pourtant au quotidien ! Enfants de la violence et de la contrainte, les mulâtres reprennent ce mépris à leur compte, tournant le dos à un trop pesant héritage. Pour eux, la maîtrise du français vaut passeport. «Le groupe mulâtre fut celui – surtout à partir de la fin du XIXe siècle – qui dénigra avec le plus de constance le créole et sa culture, survalorisant, déifiant, idolâtrant la langue et la culture françaises», rappelle l’écrivain Raphaël Confiant lors d’une conférence en 2004.

La IIIe République fait la guerre à tous les «patois»

Après l’abolition de l’esclavage, l’école devient la planche de salut des anciens captifs, tandis que le créole, associé à la servitude, est désormais perçu comme un obstacle à l’émancipation. La IIIe République perpétue l’exigence jacobine d’une langue unique, ciment de la nation, et fait la guerre à tous les «patois». Le créole, exclu de l’administration, de la justice et de l’école, perd de son importance tandis que la maîtrise de la langue de Molière devient la marque d’une bonne «assimilation». Le pouvoir central est français, comme la langue officielle. A l’école, on pourchasse les «créolismes», moquant par exemple cette non-prononciation du «r», que certains expliquent par les défaillances des gorges africaines alors qu’elle vient des campagnes françaises du XVIIe siècle. Créole et français cohabitent dès lors dans ce que les linguistes qualifient de situation de diglossie : une relation inégalitaire entre une langue valorisée et une autre méprisée, le noble français utilisé en toutes circonstances, le vil créole cantonné au familier et à l’informel.

«Créole a nous langue !» («Le créole est notre langue») s’insurge donc le Guyanais Alfred Parépou, auteur en 1885 du premier roman en créole écrit par un mulâtre. Edité en France, Atipa ne trouve à l’époque qu’une poignée de lecteurs, mais il inaugure un combat séculaire pour la reconnaissance de la langue créole. Dans les années 1930, retentit le cri de la négritude poussé par Aimé Césaire. Vingt ans plus tard, une poignée d’intellectuels guadeloupéens – Gilbert de Chambertrand, Bettino Lara, Rémy Nainsouta – fonde l’Acra (Académie créole antillaise), qui entame un travail de collecte du patrimoine oral (proverbes, contes, poèmes). Mais il faut attendre les années 1960, quand émergent les revendications séparatistes dans la foulée des indépendances africaines, pour qu’éclate la «révolution créolisante». Développant son concept d’«antillanité», l’écrivain et philosophe Edouard Glissant s’appuie alors sur le diagnostic du psychiatre Frantz Fanon (auteur du fameux Peau noire, masques blancs, en 1952) : traumatisée par son passé, la société antillaise a développé des névroses dont elle ne guérira qu’en se réappropriant sa terre, sa mémoire et sa culture. Et la thérapie passe par la reconnaissance des bienfaits du métissage culturel et du plurilinguisme.

Le créole, enfin devenu une langue à part entière

En 1975, Jean Bernabé fonde le Gerec-F (Groupe d’études et de recherches en espace créolophone et francophone) et fixe la grammaire des créoles martiniquais et guadeloupéen, tout en leur forgeant un système d’écriture propre. La circulaire Savary permet, en 1982, de l’introduire à l’école, tandis que la fondation de l’université des Antilles et de la Guyane annonce son futur statut de langue régionale (reconnu en 2000). L’année suivante est inaugurée la Journée internationale du créole (fixée au 28 octobre). Depuis, des diplômes universitaires et même un Capes de créole ont vu le jour.

Après trois siècles de relégation, le créole est donc enfin devenu une langue à part entière, «la» langue antillaise, dont poètes, dramaturges et romanciers – Sonny Rupaire et Hector Poullet en Guadeloupe, Raphaël Confiant et Monchoachi en Martinique, Elie Stephenson en Guyane, Frankétienne en Haïti… – se sont emparés pour exprimer le traumatisme colonial, mais aussi leur amour du peuple et de la culture antillais. Dénonçant ceux qui cherchaient à se lactifier (se blanchir) et le «doudouisme», cet exotisme de pacotille qui peignait jusque dans les années 1950 les Antilles en paradis sans Histoire, ils ont rompu avec les canons littéraires français et puisé abondamment dans l’«oraliture». Le premier roman en créole martiniquais, Bitako-a, écrit par Raphaël Confiant, est paru en 1985. Depuis, il s’est publié bien plus de livres en créole que pendant les trois siècles précédents.

«Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons Créoles.» En 1989, Eloge de la créolité, signé Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant et Jean Bernabé, a sonné comme un manifeste. Son credo est limpide : il faut accepter et composer avec la pluralité des langues, dans le contexte d’une nouvelle civilisation sans frontière, d’un «Tout-Monde» où l’identité des hommes ne sera plus unique mais plurielle. Un juste retour des choses : n’est-ce pas aux Antilles qu’a débuté il y a quatre siècles, dans la contrainte, la première globalisation ?

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