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Fierté recouvrée et peur du grand saut

Serghe KECLARD
Fierté recouvrée et peur du grand saut

Le dépotjolaj des statues de Schœlcher, de Joséphine de Beauharnais et de Pierre Belain d’Esnambuc, par les activistes Rouge Vert Noir (RVN), met en lumière, au moins, trois problématiques :

1. Le temps du bavardage incessant au sein des commissions mémorielles, pour éviter d’agir efficacement, est révolu. Ne dit-on pas, en effet, que « si vous voulez enterrer en grandes pompes un problème, créez une commission ? » Les activistes l’ont compris - fort bien ! – alors, ils et elles sont passé(e)s à l’action.

2. L’idée largement répandue selon laquelle seul(e)s les Afro descendant(e)s martiniquais(e)s ressasseraient le Passé et singulièrement la période de l’Esclavage et de la Colonisation - raison essentielle de ces destructions - est non seulement fausse mais ridicule.

  • Fausse, parce que la présence aussi massive et durable desdites statues dans l’espace public martiniquais – la ville-capitale semble en être l’épitomé - indique, à l’envi, l’obsession qui est celle de l’Etat jacobin français de répéter ad nauseam que l’Histoire que nous devons reconnaître et glorifier est celle du chasseur. L’Ecole républicaine y pourvoira allègrement, en dépit de la résistance de quelques enseignant(e)s et historiens militants dont Armand Nicolas. Quitte à imposer de force, à coups de falsifications et d’accommodements avec la « vérité », aux lion(ne)s colonisé(e)s, trop souvent, oublieux(ses), que le Passé, en terre de Martinique, ne se décline qu’en Bleu-Blanc-Rouge. Les activistes RVN ont simplement rappelé l’arrogance d’un tel mensonge.

- Ridicule, d’autant plus que la volonté farouche des békés, dont le plus connu d’entre eux, Bernard Hayot, est d’acquérir moult habitations, non pas dans l’optique de préserver le patrimoine martiniquais (ça, c’est le discours de propagande habituel), mais de réhabiliter la « maison du maître ». « Maison du maître » qui en deviendrait le symbole, en « hommage au mode de vie créole ». Exit les-rues-cases-nègres, décidément trop disertes sur la souffrance et la douleur dont témoignent ces lieux :

  • Jamais d’outils de torture :  cachot de quatre pieds de haut, chicotte, carcan à branches, échelle à supplices, barrique cloutée, frontal, muselière...
  • Jamais de cases d’Africain(e)s réduit(e)s en esclavage, reconstituées à l’identique avec mobilier rudimentaire et couches de planches recouvertes de haillons…

Il s’agit, ni plus ni moins, dans un temps figé, de perpétuer le mythe de l’omnipotence magistrale. Que l’on s’arrête, un instant, à « l’Habitation Clément », et la plantation sucrière du XVIIIe siècle, se transforme, miraculeusement, sous nos yeux, en fondation contemporaine qui revendique :

-  sommet franco-étasunien entre Mitterrand et Bush père, le 14 mars 1991 ;

- incontournable lieu « moderne » de l’expression plastique caribéenne, où est mise en scène, à l’occasion d’un vernissage, la philanthropie à peine tapageuse du mécène ;

- farce de la réconciliation, qui voit le Poète planter, le 17 décembre 2001, un courbaril en compagnie du Représentant de la caste, organise l’Histoire comme une réécriture flamboyante. Comme Eloges d’un royaume qui refuse de s’effondrer, d’un paradis où tout doit être immuable, et au centre duquel se dresse la figure totémique du Colon.

Et on continuera de raconter qu’il faille oublier le passé, que les descendants de ceux et celles qui ont été esclavagisé(e)s gagneraient à regarder demain en évitant de réclamer Vérité et Réparation. Fadaises ! Foutaises !

Or, les descendant(e)s des négriers de l’époque se font l’absolu devoir de rappeler, inlassablement, au bon souvenir de chacun, que l’Habitation, c’est avant tout la « haute demeure du maître », avec son « charme si particulier » (l’étiquette de la bouteille de rhum vieux agricole Clément, « cuvée de l’habitation », avec sa transparente synecdoque, - la maison pour l'ensemble de l'exploitation sucrière - en est la parfaite illustration). En occultant, soigneusement, l’évidence suivante : cette « merveilleuse réalisation architecturale » n’a été possible qu’au prix de l’assujettissement, dans d’atroces conditions, d’un grand nombre de femmes et d’hommes déporté(e)s. 

3. Alors, que faire ? s’écrie dans une belle unanimité le chœur des vaticinateurs et des vaticinatrices de tous bords, devant, non pas «la violence», mais la résistance de jeunes et de moins jeunes martiniquais(e)s. Non pas devant «la destruction» mais  la construction d'un nouvel imaginaire du pays rêvé.

  • Certain(e)s exigent, sorti(e)s brutalement de leur zone de confort, que ces «terroristes» soient, tout simplement, mis hors d’état de nuire (exil en Alaska, emprisonnement, amendes voire …), d’autant plus qu’ils ou qu’elles véhiculent, selon eux, des idées racistes.
  • D’autres conseillent que les maires et les élus de la Collectivité de Martinique reprennent la main et organisent leur propre agenda au lieu de le subir (pérennisation des commissions mémorielles, demande de référendum à la France pour déterminer le futur statut de la Martinique).
  • D’autres, encore, suggèrent, avec malice, que les statues ne soient pas les seules à subir pareil sort et que le traitement infligé aux premières gagne tout le tissu colonial enserrant notre réalité et auquel on n’y pense jamais, tant cette ceinture est insidieuse (langue française, drapeau français, religion catholique…).

Il n’empêche que ces dépotjolaj en série – héritage de luttes incessantes des martiniquais(e)s à travers l’Histoire -  qui mettent à nu nos contradictions, voire nos lâchetés, ont le mérite insigne de :

  • Nous recentrer sur nous-mêmes, sur notre pays ;
  • Nous obliger à brocanter paroles : de connivence ou de défiance, de colère voire d’exclusion ou de ruse ; l’avenir de Madinina alimentant, désormais, nos conversations ;
  • Nous contraindre à ne jamais oublier, comme le souligne, si justement, Véyative, évoquant les mutations subies par le militantisme classique, que : « le brennen bonda n’empêche pas le brennen cerveau ».

En définitive, nous est révélée, paradoxalement, notre Martiniquité où se mêlent fierté recouvrée (jusqu’à quand ?) et peur de faire le grand saut vers la seule destination qui vaille : la souveraineté nationale.

 

           Fierté recouvrée et peur du grand saut, Serghe Kéclard, Juillet 2020

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