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Faculté des Lettres et Sciences humaines (Martinique) : conférence inaugurale du colloque "Monde arabe et Amérique latine : confluence des dynamiques sociétales" (03 et 04 mai 201)

Raphaël CONFIANT
Faculté des Lettres et Sciences humaines (Martinique) : conférence inaugurale du colloque "Monde arabe et Amérique latine : confluence des dynamiques sociétales" (03 et 04 mai 201)

Bonjou tout moun, bonjour à tous, Sabah el-her

 

    ‘Uraḥḥibu bi-kûm. Khassaten ‘asdiqâ‘ûna min al-3âlam al-3arabi al-ḥâdirîn al-yawma ma3âna.

      Marḥaben bikûm ‘ayyuha l-‘asdiqa’ al-3arab fi-l-Martinîk  wa fi kuliyyât al-‘adâb w-al-3ulûm al-‘insâniyya.

      INTRODUCTION

 

   Je voudrais remercier tout d'abord Chafik AYOUB, ATER (Attaché d'Etudes et de Recherches) au sein de notre Faculté des Lettres et Sciences humaines, initiateur et organisateur du présent colloque, d'abord pour son investissement personnel, mais aussi parce que le thème qu'il a choisi, celui des relations entre Monde arabe et Monde américain, n'a jamais été traité, pour autant que je sache, au sein de notre université. Pourtant, à la Martinique et à la Guadeloupe, nous avons, depuis la fin du XIXe siècle, depuis 1870 très exactement, une communauté levantine que nous désignons couramment sous le nom de Syriens ou de Libanais, mais qui est composée de Syriens, de Libanais, de Jordaniens et de Palestiniens. Communauté qui s'est enracinée chez nous, créolisée, au point que pour le mouvement de la Créolité dont je suis l'un des représentants, elle est la sixième composante de cette culture qui a surgi, non sans mal, au sein des pires agressions contre l'humanité à savoir la Traite des Africains vers les Amériques dont font partie l'archipel des Antilles, puis la mise en esclavage de ces mêmes Africains dans les plantations de canne à sucre, café, coton et autres denrées coloniales, cela du début du XVIIe siècle au milieu du XIXe.

   Sixième élément que l'élément syro-libanais parce qu'avant lui, il y a eu les autochtones de notre île, les Kalinagos ou Caraïbes, plus couramment dénommés "Amérindiens", les colons européens, les esclaves africains, les travailleurs sous contrat indiens et chinois venus après l'abolition de l'esclavage en 1848. Une culture et une langue mosaïque sont donc nées de ce désastre, culture et langue créoles qui ont, de gré ou de force, à l'insu du plein gré de certains, notamment des Africains, a fini par devenir nôtre. On ne peut pas refaire l'histoire. Nous pouvons toujours rêver d'un retour à la terre d'origine de nos différents ancêtres, mais cela ne peut jamais être qu'une aventure individuelle. Tous comme ceux qui les ont précédés, nos Syriens ont longtemps cultivé la nostalgie de la terre natale, vécue comme une sorte de paradis perdu, s'appliquant à faire venir leurs épouses du Levant pendant des décennies. Il est vrai que dès son accession à l'indépendance en 1943, le Liban a créé une sorte de ministère des "Libanais d'Outremer" visant à maintenir des liens étroits avec ses immigrants de par le monde. Toutefois, ceux qui ont débarqué à la Martinique et  la Guadeloupe ne sont pas parvenus à échapper à la machine à créoliser que sont nos deux îles. Aujourd'hui, nombre d'entre eux sont métissés comme le sont la plupart des Martiniquais et des Guadeloupéens.

 

    L'ISLAM AUX AMERIQUES

 

   Avant d'en venir au sujet qu'il m'a été proposé de traiter, je voudrais déconstruire une idée reçue, que j'ai énoncée au début de mon intervention, celle qui veut que les Arabes aient émigré aux Amériques à compter du XIXe siècle et qu'au départ ils étaient majoritairement chrétiens. Si cela est vrai du point de vue ethnique, cela est faux du point de vue culturel et surtout religieux. En effet, l'islam est présent aux Amériques et notamment aux Antilles depuis le début de ce que l'on a appelé la "découverte de l'Amérique" et que nous préférons qualifier de conquête de l'Amérique. C'est ainsi qu'à bord des caravelles de Christophe COLOMB en 1492, il y avait des interprètes en différentes langues parmi lesquelles l'arabe et les capitaines des caravelles La Pinta et la Nina, les frères PINZON, étaient d'origine berbère. si l'on remonte plus avant, il y a ce mythe récurrent en Afrique de l'Ouest selon lequel l'empereur musulman et nègre, BAKARI II, serait parti en direction de l'Ouest avec un équipage plus conséquent que celui de COLOMB, et qu'il aurait atteint les rivages américains bien avant lui, cela au XIIIe siècle. Sinon pendant toute la période esclavagiste, les colons européens de toutes nationalités eurent à diverses reprises maille à partie avec des esclaves africains musulmans qui leur ont donné beaucoup du fil à retordre. Ces derniers comptèrent, selon les pays, entre 10 et 30% de la population esclave. Quand on sait qu'entre 100 et 120 millions d'Africains furent déportés aux Amériques, on réalise que pas moins de 10 millions d'entre eux pratiquaient la foi de Mahomet. Suzanne Diouf (1998) rapporte qu'il y a eu, aux Etats-Unis, au moins un cas d'esclave musulman lettré auquel son mettre blanc confia la responsabilité de la tenue des livres de comptes et de la gestion de sa plantation.

   Je m'arrêterai à trois exemples parfaitement documentés outre celui qu'a popularisé un film à succès, "Les révoltés de l'Amistad" :

 

   . celui de l'esclave de Saint-Domingue mais originaire de la Jamaïque, BOUKMAN, qui le premier, à la fin du XVIIIe siècle, en 1791, sonna le tocsin de la révolte dans les plantations de canne à sucre lors de la fameuse cérémonie de Bois-Caïman. Non seulement son nom, BOUKMAN, autrement dit "l'homme-livre", désigne clairement Le Livre à savoir le Coran, mais feu Jean BERNABE, un de nos éminents universitaires martiniquais, soutient, tout comme certains historiens haïtiens, que derrière "Bois-Caïman", il ne faut pas comprendre "la forêt où vivent des caïmans", saurien inconnu à Saint-Domingue, mais l'expression créole "Bwa Kay Imam"signifiant "la forêt où se trouve la maison de l'Imam" . Or, BOUKMAN était également prêtre vaudou, religion d'Afrique de l'Ouest. On peut donc voir en lui un premier signe de créolisation avec ce mélange d'islam et de vodou.

 

   . deuxième exemple qui fera plaisir à notre ami AYOUB, le Moorish Temple ou Temple maure, organisation musulmane noire américaine bien plus ancienne que lesBlack Muslims, qui affirme que ce qui sont devenu les Etats-Unis étaient une possession du royaume du Maroc que ce dernier aurait loué aux puissances européennes qui ont fini par se l'accaparer. En 1926, le roi du Maroc, Mohammed III, rencontra même une délégation de ces "Maures américains" qu'il encouragea vivement à poursuivre leur combat pour préserver leur foi musulmane. Déjà en 1777, le grand-père de ce monarque signait un traité d'amitié avec les Etats-Unis dont l'une des clauses stipulait que les Maures devraient désormais avoir le statut de "blancs" et non "d'esclaves affranchis", le statut de ces derniers quoique moins pire que celui des esclaves, leur imposant tout de même de très nombreuses restrictions.

 

   .  enfin, il y a la célèbre révolte des esclaves musulmans du Brésil de 1835. Le 25 janvier de cette année, en plein mois du Ramadan, dans la ville de Bahia, des Noirs originaires pour la plupart du Nigéria organisèrent, sous la houlette d'un nommé Ahuna, une révolte visant à s'emparer de cette ville, puis de l'Etat du même nom. Ces "Malés", comme on appelle les musulmans au Brésil, au nombre de 1.500, affrontèrent les forces armées avec de simples armes blanches et des amulettes musulmanes. La révolte fut matée dans le sang et ses chefs, au nombre de soixante-dix, exécutés. On retrouva par la suite des exemplaires du Coran ainsi que des plans d'attaque rédigés en langue arabe chez certains d'entre ces derniers. Les autorités brésiliennes mirent alors en place une politique de christianisation forcée des "Malés", non sans avoir au préalable expulsé cinq cent d'entre eux Afrique, notamment au Nigéria et au Dahomey.

 

   Jean-Pierre Tardieu (2010) note ainsi que : "...l’existence des esclaves musulmans dans les premiers moulins à sucre de l’île Hispaniola n’avait rien à voir avec celle que connurent auparavant certains de leurs congénères dans la péninsule ibérique, où cependant ils manifestaient déjà leur désaccord. Ils prirent la tête de soulèvements dans plusieurs endroits des Indes occidentales avec une détermination qui laissa une trace indélébile dans les mentalités."

 

 

   Je ne m'écarte pas de mon sujet. Je tiens simplement à dire que la présence arabo-musulmane aux Amériques est bien plus ancienne que celle qu'étudie l'historiographie habituelle et que l'islam est arrivée sur notre continent par le biais des esclaves noirs musulmans même s'ils n'ont jamais pu pratiquer leur foi, la bulle papale de 1494 ou Traité de Tordesillas, comme on le sait, qui partageait l'Amérique entre Espagnols et Portugais, interdisant l'immigration des non-chrétiens, notamment des Juifs et les Musulmans, après la Reconquista. Aux prémices de la traite, le royaume d’Espagne déclarait déjà en 1534, dans une ordonnance que "dans un nouveau pays comme celui-ci où la foi [les Catholiques] n’est que récemment semée, il est nécessaire de ne pas laisser se propager là la secte de Mahomet ou de tout autre ».  En termes modernes, on peut traduire cela comme suit : l'Amérique de l'Alaska à la Terre de Feu sera chrétienne ou elle ne sera pas.

   Il y a donc eu éradication de ces premiers apports arabo-musulmans dans les cultures populaires des Amériques, mais je tenais à faire état de leur existence à différents moments de l'histoire de notre continent. Les premiers furent donc des Noirs, puis vinrent les Maghrébins, comme on vient de le voir, avec le Moorish Temple et en troisième lieu la vague d'implantation que nous connaissons tous, celle des sujets de la Sublime Porte, de l'Empire ottoman donc, à compter du début du XIXe siècle et qui a concerné cette fois non plus des Noirs et des Maghrébins mais des Arabes du Machrek.

 

 "RUE DES SYRIENS"

 

   A ce propos et puisqu'une conférence inaugurale n'est pas forcée de s'en tenir au cadre rigide d'une communication scientifique, vous me permettrez de faire référence à mon expérience personnelle, celle qui a nourri le roman que j'ai écrit à propos de l'implantation des Levantins à la Martinique, ouvrage intitulé "RUE DES SYRIENS" (2012), le seul sur le sujet à ce jour, au plan littéraire en tout cas. Enfant, j'ai habité, en effet, non loin de ladite rue dont le nom officiel est rue François ARAGO, du nom d'un astronome et physicien français de la fin du XVIIIe-début du XIXe siècles. J'ai souvenir d'avoir entendu la voix sublime d'une chanteuse, cela dans la langue étrange, que nous jugions rauque, des nombreux commerçants syro-libanais qui l'occupaient, cela dans les années 60 et 70 du siècle dernier. Par certains après-midis de grande chaleur, certains d'entre eux posaient une chaise à la devanture de leurs magasins et vêtus de simples tricot de peau, un énorme poste de radio noir sur les genoux, écoutaient, grâce aux ondes courtes, une station dont j'ignorais bien sûr qu'elle était égyptienne et qu'elle s'appelait Saout Al-Arab, autrement dit La Voix des Arabes. Ce qui me frappait et frappaient aussi mes parents et tout le monde en fait, c'est que cette radio semblait ne diffuser que les chansons d'une seule et unique chanteuse. Nous ne comprenions rien à ses paroles, mais au timbre si caractéristique de sa voix, nous savions qu'il s'agissait tous les jours de la même personne. Une chanson revenait plus fréquemment que les autres, une chanson dont les premiers mots sont restés gravés dans la mémoire de l'enfant que j'étais, "Enta omri", mots dont j'ignorais là encore qu'ils signifiaient "Toi, ma vie". Je voudrais qu'on en écoute le début pour nos collègues non-arabes présents dans cet amphithéâtre et demande à notre technicien de bien vouloir intervenir.

 

 

   Par la suite, n'habitant plus la ville basse de Fort-de-France, ce souvenir s'est effacé et pendant des années, j'ai ignoré qu'ils s'étaient en réalité durablement inscrits dans ma mémoire. Il a fallu que j'aille faille mes études à l'Université d'Aix-en-Provence, en France donc, pour que je l'entende à nouveau jaillir d'un café où se rassemblaient des travailleurs immigrés maghrébins. Et exactement comme à Fort-de-France, inlassablement la même chanteuse reprenait ENTA OMRI et d'autres titres face à des auditeurs en pâmoison lesquels m'apprirent qu'il s'agissait de celle qu'ils me désignèrent comme étant Oum KALSOUM, l'Etoile de l'Orient, la Diva des Bords du Nil. Mieux : une station de radio égyptienne ne diffusait que ses chansons du matin au soir et toute la nuit.

   Ce que je viens de raconter n'est pas anecdotique : il témoigne du caractère mosaïque de notre culture créole et dans ce cas précis, du fait que la langue arabe, à travers Oum KALSOUM, était familière à de nombreux Martiniquais, tout comme moi, sas que pour autant nous la comprenions. C'est que notre culture s'est forgée dans le bruissement de presque toutes les langues du monde : le kalinago, les dialectes français d'oïl comme le normand ou le poitevin, les langues ouest-africaines comme l'éwé ou le fon, le tamoul, le cantonais et l'arabe moyen-oriental. Car des "Rue des Syriens", il n'y en a pas eu qu'à Fort-de-France, capitale de la Martinique, mais et cela jusqu'à aujourd'hui, dans certaines communes très peuplées comme Le Lamentin, Trinité ou Sainte-Marie. Et les patronymes ASSAD, HAJJAR, FAYAD, YACOUB etc. nous sont familiers et sont considérés comme martiniquais. Tout comme sont considérés comme guadeloupéens les SARKIS, DEBS, KHOURY ou JABBOUR. Au sujet de la Guadeloupe, dont le nom provient d'ailleurs de l'arabe, par le truchement de l'espagnol, à savoir "Oued el-houb" ou "Rivière de l'Amour", il est à noter une étude historique fort intéressante

   Il faut se garder toutefois d'oublier que la majorité des premiers immigrés levantins furent des colporteurs, comme je l'évoque dans mon roman, qui n'hésitaient pas; baluchon sur le dos, à parcourir les quartiers populaires des villes et même les campagnes profondes à un moment où le réseau routier étaient peu développé afin d'écouler leur marchandise et cela souvent à crédit. Cette forme de paiement est d'ailleurs considérée, dans imaginaire populaire martiniquais, comme une innovation apportée par les Syriens, innovation fort bien venue aux yeux des couches populaires peu argentées. Il y a à travers le crédit un premier mécanisme, économique donc, d'intégration à notre société. Le second mécanisme d'intégration fut linguistique et concerne le créole qui, longtemps, fut le sésame de ces colporteurs face, il est vrai, à une population quasi-créolophone unilingue à la fin du XIXe siècle. A peine trois mois après leurs arrivée, les Syriens commençaient à baragouiner le créole pour finir par le parler couramment au bout de quelques années, certains n'apprenant d'ailleurs jamais le français.

   Il faut préciser qu'il y a très peu d'études sur la composante syro-libanaise de nos sociétés insulaires, ce qui fait qu'il est difficile d'évaluer à la fois combien de gens elle englobe, d'autant que ces dernières années, à cause des guerres en Syrie, au Liban, en Irak et en Palestine, de nouveaux immigrants sont arrivés, la plupart musulmans cette fois. Il est aussi difficile d'évaluer leur intégration à nos sociétés, mais fort heureusement, le 27 avril dernier, un petit événement est venu combler ce vide : en effet, pour la première fois, les Libanais d'Outremer étaient autorisés à voter pour les élections parlementaires. Un bureau de vote pour les ressortissants libanais de Guadeloupe, Guyane et Martinique fut donc ouvert à Pointe-à-Pitre en Guadeloupe et il y a eu 300 inscrits se répartissant comme suit : 268 en Guadeloupe, 30 en Martinique et 2 en Guyane. Cependant, seuls 60% des inscrits se sont déplacés pour aller voter. Ces chiffres sont à mettre en relation avec le nombre global de Libanais résidant dans nos pays, en particulier en Guadeloupe où ils sont dénommés "Libanais" et non "Syriens" comme c'est le cas en Martinique. Là encore, les Syro-libanais étant arrivés chez nous en 1870, c'est-à-dire il y a plus de 150 ans, ce qui fait cinq générations, la plupart ont acquis la nationalité française et ne sont donc plus identifiable officiellement puisque la législation française interdit les statistiques ethniques. Au jugé et en se fondant sur les patronymes, on peut considérer qu'ils sont au moins 4.000 en Guadeloupe et moitié moins en Martinique. Rapporté donc au nombre d'inscrits à l'élection parlementaire libanaise dont j'ai parlé plus haut et surtout au pourcentage plutôt moyen de votants, on est en droit de suggérer que les Syro-libanais sont désormais fortement intégrés à nos sociétés créoles.

 

  L'INTEGRATION DES "TURCOS"

 

   Quand on passe maintenant de l'immigration arabe dans les seuls Martinique et archipel des Antilles au continent américain tout entier, immigration massive puisqu'elle a compté, dès le début du XIXe siècle, environ dix millions de gens, la chose qi frappe d'emblée, c'est la volonté d'intégration de ceux qu'en Amérique latine on appelle les "Turcos". Ils étaient ainsi dénommés parce qu'ils disposaient de papier d'identité turcs, sujets de l'Empire ottoman qu'ils étaient. Pour la plupart chrétiens et débarquant dans des pays américains chrétiens, de phénotype plutôt blanc ou en tout cas méditerranéen, ils n'eurent pas trop de difficultés à se fondre dans la masse. Ce qui a eu un coût : la perte de la langue arabe et de maintes pratiques culturelles libanaises ou syriennes, hormis certaines pratiques culinaires. Cette intégration est si spectaculaire que pas moins de 7 présidents d'origine arabe ont dirigé, à différentes époques, des pays sud-américains : en Colombie, Julio Cesar TURBAY, en Argentine Carlos MENEM, en Equateur Abdala BOUCARAM, puis Jamil MAHUAD, au Honduras, Carlos Flores FACUSSE et au Salvador Tony SACA. Et tout récemment au Brésil, Michel TEMER. Aux Antilles, Edward SEAGA, d'origine libanaise, fut premier ministre de la Jamaïque.

   A quoi est due cette intégration apparemment sans heurts ?

   D'abord, au fait que près de la moitié des immigrants étaient des commerçants c'est-à-dire qu'ils disposaient d'un certain pécule et n'avaient pas grand chose à voir avec les immigrés ou les "migrants" d'aujourd'hui. Ils fuyaient certes un Empire ottoman jugé injuste envers les chrétiens, mais n'étaient pas tous des crève-la-faim. J'emploie ce terme à dessein car il y a eu effectivement des Levantins qui ont fui leur pays, à l'époque des mandat français et britannique, à cause de la quasi-famine. En effet, la montagne libanaise et ses plantations viticoles furent la proie de plusieurs épidémies de phylloxera qui en ruinèrent bon nombre et quant à l'industrie de la soie, elle fut victime à la fois d'un parasite qui attaqua le ver à soie mais aussi d'une concurrence étrangère de plus en plus rude. Région à forte natalité, elle ne put très rapidement nourrir tous ses habitants qui durent alors prendre le chemin de l'exil. Comme l'explique Salah Ferhi (2009) :

   "En embarquant sur des bateaux, les Arabes, notamment des Syriens et des Libanais, n’avaient aucune idée de leur destination. Leur rêve était d’atteindre le Nouveau Monde et de fuir le régime ottoman ainsi que la pauvreté qui sévissait dans leur pays. Souvent, ils n’avaient en tête que le mot Amrik, qui veut dire “Amérique”. Ils sont arrivés en Amérique latine par hasard et non par choix, voulant en réalité rejoindre les Etats-Unis."

   En fait, tout ne fut pas rose pour ces immigrés levantins aux Amériques car des lois restrictives furent prises dans divers pays, comme le Mexique, pour limiter leur arrivée ou freiner leur expansion commerciale. Sans même parler du Chili qui décida de privilégier les immigrés européens, notamment allemands, fermant dès lors la porte aux Arabes. Enfin, la minorité musulmane de cette immigration arabe majoritairement chrétienne maronite ou melchite fut souvent contrainte de renier sa religion. L'exemple récent le plus frappant est celui de Carlos MENEM, d'origine syrienne, qui dut se convertir au catholicisme pour pourvoir se présenter à l'élection présidentielle argentine en 1989.

   Il faut enfin ajouter que la réussite ne fut pas que politique puisque l'homme le plus riche du monde pendant fort longtemps, le magnat des télécoms mexicains, Carlos SLIM, est d'origine libanaise et ne s'est est jamais caché. En matière artistique, c'est aussi le cas de la célébrissime chanteuse colombienne SHAKIRA. Il faut donc examiner l'immigration levantine sur le long terme. Au départ, réfugiés religieux, politiques ou économiques, ils pratiquent ce que D. Cuche (1997 : 174), étudiant le cas du Pérou, a appelé une "stratégie d'invisibilité" :

   "Les Libanais et leurs descendants semblent quasiment invisibles dans la société péruvienne. Ils sont invisibles dans l'espace, n'étant pas regroupés dans des colonies ou des quartiers ethniques. Ils sont invisibles dans les médias où il n'est jamais question d'eux. Ils n'apparaissent pas non plus dans la littérature, même pas comme personnages secondaires."

   Pour en revenir à notre Martinique en y adjoignant la Guadeloupe, on remarque que de nombreux descendants, métissés ou non, des Levantins du XIXe siècle, ont réussi à percer au niveau des affaires, de la politique et de la culture. En Guadeloupe, Henri DEBS, d'origine libanaise, est même considéré comme le sauveur de la musique créole.

 

 

   CONCLUSION

 

   L'Amérique du sud et l'archipel des Antilles sont sans doute, dans le monde d'aujourd'hui, l'une des rares régions du monde qui ne soit pas en proie à des formes rampantes ou ouvertes d'islamophobie ou d'arabophobie. Pourtant, dans le plus grand pays qui la compose, le Brésil, l'islam est une religion en expansion rapide depuis au moins trois décennies. Il n'y a guère que dans l'île de Trinidad, partagée entre descendants d'Africains et descendants d'Indiens de l'Inde où l'on a pu noter il y a quelques années de fortes tensions liées à une tentative de coup d'état émanant d'un groupe de musulmans noirs.

   Enfin, je ne saurais terminer sans évoquer la haute figure de Frantz FANON, celui qui avec Aimé CESAIRE et Edouard GLISSANT, a permis à notre île minuscule d'exister sur la carte du monde. FANON, universellement connu pour son livre "LES DAMNES DE LA TERRE" (1961), est en quelque sorte un trait d'union entre les Antilles, la Martinique plus précisément et le monde arabe puisqu'il aura vécu à la fois en Algérie et en Tunisie. D'autres intellectuels et écrivains maintiendront vaille que vaille ce lien, comme Daniel BOUKMAN, Sony RUPAIRE, Roland THESAUROS et beaucoup plus tard, votre serviteur qui a vécu deux ans en Algérie au milieu des années 70 du siècle dernier. FANON qui, rappelons-le, soutenait déjà, dès la fin des années 50, la lutte du peuple palestinien.

   Je ne saurais donc qu'inviter les jeunes chercheurs présents dans cet amphithéâtre à se tourner vers l'étude des communautés d'origine syro-libanaises de nos pays, surtout celle d'Haïti dont je n'ai pas eu le temps de parler et qui est beaucoup plus puissante que celle de la Guadeloupe et de la Martinique.

   Je vous remercie de m'avoir écouté et vous souhaite un très bon colloque.

  

BIBLIOGRAPHIE

 

Confiant (Raphaël),   , Rue des Syriens, Mercure de France.

Cuche (Denys), 1997, L'immigration libanaise au Pérou : une immigration ignorée, Journal de la Société des Américanistes, Persée, pp. 173-199.

Diouf (Sylviane A.), 1998, Serviteurs d'Allah. Les musulmans africains esclaves dans les Amériques, New-York University Press.

Ferhi (Salah), « L’immigration arabe dans le monde », Migrations Société, 2009/5 (N° 125), p. 11-40. DOI : 10.3917/migra.125.0011. URL : https://www.cairn.info/revue-migrations-societe-2009-5-page-11.htm

Glissant (Edouard), Le Discours antillais, Le Seuil.

Tardieu (Jean-Pierre), 2010, La résistance des esclaves musulmans dans l'Amérique des Habsbourgs : naissance et développement d'un mythe, revue "Nuevo Mundo--Nuevos Mundos".

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