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ETHNOLOGIE D’UNE PRATIQUE RELIGIEUSE NOUVELLE À LA GUADELOUPE : L’HINDOUISME DES CRÉOLES

Madjanie Leprix, lauréate du CAPES de créole session 2008 de l'académie de la Martinique, a soutenu en 2007 un très intéressant DEA (Diplpome d'Etudes Approfondies) à la Faculté des Lettres de l'UAG (Université des Antilles et de la Guyane) sous la direction de Gerry L'Etang, maître de conférences dans la même université. Madjanie Leprix s'est penchée sur la pratique de l'hindouisme chez les Créoles (noirs) de la Guadeloupe.

UNIVERSITÉ DES ANTILLES ET DE LA GUYANE

DEPA ( Département d’Étude Pluridisciplinaires Appliquées)
Faculté des Lettres et des Sciences Humaines

ETHNOLOGIE D’UNE PRATIQUE RELIGIEUSE

NOUVELLE À LA GUADELOUPE : L’HINDOUISME

DES CRÉOLES.

Mémoire de D.E .A Caraïbe Amérique Latine et du Nord

Présenté par Madjanie LEPRIX

Sous la direction de monsieur
Jean BERNABÉ, Professeur des Universités

***

Année Universitaire 2004-2005

SOMMAIRE

PAGES

INTRODUCTION…………………………………………………………

° Motivation
° Objet et intérêt de l’étude
° Problématique et hypothèse

CHAPITRE I : Entre hindouisme Indien et hindouisme non Indien…………………………………………………………………………

1.1. Description du rituel des Créoles …………………………………………..

1.2. L’hindouisme des Créoles ou l’histoire d’un hindouisme féminisé…...

CHAPITRE II : De l’hindouisme brahmanique à l’hindouisme populaire : entre quête spirituelle et efficacité religieuse……

2.1. L’orthodoxie ou le symbole du bien être spirituel…………………….

2.2. Hindouisme populaire indien et hindouisme populaire Créole : adhésion, adoption, héritage ou efficacité religieuse ………………………

2.2.1. L’hindouisme populaire indien ou la chronique d’un « culte créole à soubassement hindouiste » ………………………………………….
2.2.2. L’hindouisme des Créoles : de l’angoisse métaphysique à la vertu thérapeutique……………………………………………………………………..

2.3. De la Créolisation à l’hypercréolisation religieuse………………………

2.3.1. De la Créolisation linguistique à la Créolisation religieuse…………
2.3.2. Créolisation et hypercréolisation : un long chemin vers l’intégration………………………………………………………………………….
2.3.3. La question du syncrétisme religieux………………………………….

2.4. L’Indianité Créole ou le sésame de l’acceptation……………………

2.4.1. De l’intégrisme hindou à l’Indianité Créole. ( cf Francis PONAMAN / Ernest MOUTOUSSAMY)………………………………….
2.4.2. Mouvement de l’Indianité en Général ( cf Michel PONAMAH)………………………………………………………………
2.4.3. Mouvement de la Koulitude (cf Camille Moutoussamy)………….

INTRODUCTION

Hindouisme créole, hindouisme nègre, hindouisme médiumnique, hindouisme féminisé…sont là, quelques qualificatifs dont peut être affublé cette étonnante pratique religieuse. Pourtant rien ne laissait supposer la survie et le développement de cette philosophie religieuse aux îles. Cette présence est d’autant plus étonnante eu égard à l’hostilité qui régnait à l’encontre des immigrés indiens, derniers acteurs de la société créole, et de leur pratique religieuse. Au XIXème siècle, le philosophe Karl Marx déclarait que la religion est l’opium du peuple. C’est donc à cet opium, véritable élément de survie, que se sont arc-boutés dès 1854, les immigrés indiens de la Guadeloupe, faisant ainsi fi et bravant aussi bien les interdictions (Kala Pani, hostilité des autres groupes …) que l’hégémonie du système religieux en place.
Peu à peu, c’est en véritable pionnier que la communauté indienne s’établira en terre créole, ne tardant pas à laisser ses empreintes dans un écosystème qui désormais deviendra sien.

« Un peuple « Pluriel » mais Un », scandait Camille Darsières en 1989 pour définir le peuple martiniquais. Toutefois, il nous semble au vu des similitudes des différentes trames historiques, que cette définition pourrait très bien convenir aux divers peuples des sociétés créoles des Antilles. C’est dans cette pluralité placée sous le joug de l’unité que réside toute la beauté et toute la richesse des sociétés créoles, comme en témoigne cette nouvelle pratique religieuse à la Guadeloupe. En effet, l’hindouisme des Créoles, de par sa complexité, porte le sceau indélébile de l’unicité et de l’unité au cœur même de la diversité. Ce brassage culturel, qui est en fait le fruit d’un contact civilisationnel au plan religieux, de par sa place, sa profusion, son importance, son ancrage au sein de la communauté créole pratiquante, revient tel un martèlement dont le son des tambours matalons à travers nos campagnes marque, à l’image d’un éreintant tic-tac, les magies du hasard et de l’histoire.

MOTIVATIONS

Amour, curiosité, soif de connaissance, désir de compréhension, troubles, souffrance, persécution, persuasion, aspiration à la sérénité, quête d’équilibre, quête de bien–être, mais surtout incompréhension, sont depuis que je suis en âge de comprendre des sentiments qui m’habitent au quotidien, me bercent, me bouleversent et bouillonnent en moi telle la lave d’un volcan en éruption. Je pourrais continuer à énumérer jusqu’à l’infini les maux qui me hantent depuis ma plus tendre enfance que j’aurais encore cette impression de vide qui me perturbe. En effet, fille de Créoles pratiquants l’hindouisme, résidant à Saint-François (Guadeloupe), commune à forte concentration indienne, j’ai très tôt pris conscience des pratiques « particulières » des miens, et de ma mère avant tout.

Au temps de mon enfance, et aujourd’hui encore d’ailleurs, Saint-François était couvert d’un voile translucide : celui de l’hostilité indo-créole. Essayez d’imaginer la détresse et la souffrance de l’enfant que j’étais dans les cours de récréation, tiraillée entre deux groupes et n’appartenant à aucun d’eux. D’un côté on rencontrait les jeunes Créoles qui n’éprouvaient que du mépris pour les Indiens, les affublant ainsi de toutes sortes de quolibets tels : « malaba kalikata ka santi bouk », « malaba a pou », « malaba ...». De l’autre, les jeunes descendants d’immigrés Indiens, moins provocateurs, certes, mais tout aussi farouches se hasardaient à répliquer : « neg nwè, neg sal, neg nwè kon yè swa... ».

Et, au milieu de toute cette malveillance, bien qu’étant Créole, je ne parvenais pas vraiment à intégrer l’une de ces deux catégories. Créole, certes, mais de parents pratiquant l’hindouisme, j’étais rejetée des deux côtés. De plus, ma pigmentation foncée ne laissait entrevoir aucune lueur d’espoir. J’étais donc celle qu’ il ne fallait pas approcher.
Benjamine d’une famille de condition modeste de neuf enfants, ce qui m’a surtout marquée durant la « Période du Cri Muet » que représente mon enfance, c’est surtout le comportement de mes parents. Nés dans les années 30 du XXème siècle, ayant très très peu de moyens matériels mais un flots innommable et inqualifiable d’amour pour leur progéniture, mes parents n’étaient pas vraiment de ceux qui privilégiaient le dialogue et l’écoute.

Aujourd’hui, j’ai la chance et les moyens de pouvoirs étudier et analyser cette pratique qui m’a tant perturbée, et que j’ai si souvent rejetée, faute de compréhension, mais surtout de communication. Peut-être me permettra-t-elle de mieux comprendre mes parents avec le recul. En ce sens, je peux dire que le choix de ce sujet de mémoire et ma démarche sont tout autant thérapeutiques qu’intellectuels. Mais ce qui m’anime plus que tout, c’est l’amour que je porte à ma mère, cette femme qui a tant souffert et qui toute sa vie a aspiré a une vie meilleure.

OBJET ET INTÉRÊT DE L’ÉTUDE

Le travail établi dans ce mémoire est une recherche ethnologique sur une nouvelle pratique religieuse, comme nous l’avons déjà souligné, qui a cours à la Guadeloupe, à savoir : l’hindouisme des créoles. Apparue à compter des années 80 du XXème, cette tendance consiste en une hypercréolisation des pratiques hindoues de l’île. Sachant que la créolisation est comme le dit G. LÉtang, « le processus d’interaction de traits culturels déterritorialisés, adoptés/adaptés, hérités et inventés en contexte plantationnaire », nous entendons donc par hypercréolisation, un processus qui consiste à sur-adapter et à sur-adopter les éléments d’un monde, d’une culture qui avaient déjà été adaptés, adoptés et acceptés au préalable.

Il s’agira ici d’étudier en quoi cette évolution suscitée par des dévots d’origine non-indienne représente en quelque sorte une adaptation de l’hindouisme à une société créole, et plus particulièrement, à des Créoles, ou encore, aux attentes des Créoles qui réinterprètent les fondements et adoptent cette religion héritée des immigrants indiens de la seconde moitié du XIXème siècle. Nous voulons surtout montrer que la pratique de cette nouvelle forme d’hindouisme engendre une dynamique qui provoque un processus d’hypercréolisation culturelle.

Nous parlons de dynamisme car ce culte, arrivé en terre créole aux environs des années 50 du XIXe siècle, a d’abord subi une première créolisation avec les adeptes d’origine indienne (qui ont été sommés de s’adapter à un nouvel environnement, celui de l’Habitation). Et, depuis à peu près une vingtaine d’années, nous assistons en Guadeloupe à une deuxième créolisation qui est, cette fois, plus forte puisqu’elle est s’opère sous la houlette des Créoles. Mais la créolisation étant une dynamique, et le produit de toute dynamique étant par nature instable, il n’est donc pas étonnant que l’hindouisme pratiqué en terre créole évolue parfois de manière imprévisible.

HYPOTHÈSE EXTERNE

Nous avons une hypothèse générale de travail qui nous a guidée tout au long de notre recherche et que l’on peut formuler de la manière suivante : ce phénomène d’hypercréolisation est la manifestation d’un refoulé religieux africain parce que le catholicisme a toujours réprimé les cultes du continent noir et ce, dès le début de la colonisation, sans pouvoir les éradiquer totalement pour autant.

HYPOTHÈSE INTERNE

Elle repose sur l’étude ethnographique, déjà entamée, autrement dit nous évoquerons le fait que le culte hindou est hypercréolisé puisqu’on peut y relever la présence d’éléments tels que la transe, la désignation de la déesse Mariamen par « Manman-Maliémen », la prêtrise féminine, la disparition de la fête du « Pongol/Ponkal »… Nous mettrons en avant le mécanisme qui sous-tend tout ce que nous avançons et nous tâcherons de montrer pourquoi cette pratique se déroule de la sorte en Guadeloupe. Nous avons aussi tenté de donner du sens à tout ce que nous avons pu observer.

PROBLÉMATIQUE

. Notre hypothèse nous a amenée à nous poser la question suivante à savoir en quoi l’émergence de cette nouvelle forme d’hindouisme témoigne de la résurgence de pratiques ancestrales enfouies.
. Cette appropriation de l’hindouisme par les Créoles ne serait-elle pas le signe d’un rapprochement de deux ethno-groupes autrefois antagonistes ?

MÉTHODOLOGIE

Notre étude s’inscrit dans le cadre des études sur les sociétés de Plantation des Amériques noires et de ses prolongements modernes telles qu’elles ont été développées par, entre autres, Roger Bastide, Gilberto Freyre et Edouard Glissant. Elle sera un approfondissement des enquêtes de terrain déjà commencées pour le Mémoire de Maîtrise.

Nos enquêtes ont été réalisées essentiellement en Grande-Terre. Le choix et la délimitation du terrain furent aisés. En effet, la Grande-Terre est la zone sèche et la région cannière de la Guadeloupe. Elle a essentiellement abrité les Habitations, à l’époque où le sucre connaissait ses beaux jours. C’est donc là que sont arrivés, à compter de l’année 1854 des milliers de travailleurs Indiens venus tirer la Guadeloupe du désastre économique dans lequel l’avait plongée l’abolition du système servile de 1848. Et, c’est encore dans cette région que se regroupe l’ensemble des pratiques étudiées. Nous avons opté lors de nos enquêtes pour un entretien semi-directif. Autrement dit, nos informateurs ont subi un questionnaire ouvert pré-établi. Nous devons tout de même avouer que la réalisation de ce mémoire ne fut pas de tout repos.

Nous entendons parler des ambiguïtés auxquelles nous dûmes faire face, à savoir le conflit existentiel qui nous a habitée tout au long de nos enquêtes. C’est-à-dire, le perpétuel déchirement qui persistait entre notre conscience de connaisseuse du culte et notre conscience d’observatrice. Notre cas était d’autant plus délicat, en ce sens que nous avions une triple casquette, c’est-à-dire celle du savant, celle de l’observatrice et indirectement celle « d’actrice », puisque fille de Créoles pratiquants. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il est très difficile d’étudier un groupe quand on en fait partie. Il n’est pas toujours facile de faire la rupture épistémologique, afin d’avoir un véritable regard extérieur et de chercheur neutre.

Notre implication et notre proximité avec cette pratique aurait pu fausser notre vision, faute de recul. C’est la raison pour laquelle, consciente de la situation, nous avons décidé de gérer le problème autrement. Vu la filiation qui nous relie à cette pratique, nous avons décidé dans un premier temps, de multiplier nos enquêtes, mais aussi de poser un minimum de questions à nos parents, afin d’avoir un meilleur jugement.