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En 1958, la Martinique a-t-elle été au bord de l’indépendance ?

Yves-Léopold MONTHIEUX
En 1958, la Martinique a-t-elle été au bord de l’indépendance ?

Je viens de prendre connaissance de l’article de Jean-Marc PARTY en date du 20 octobre 2018 qui nous apprend qu’« en 1958, à la veille du référendum, la Martinique, tout comme les trois autres départements d’outre-mer, est au bord de l’indépendance ». Ce qui signifie que la population martiniquaise était prête à voter NON au référendum et à de GAULLE. En s’appuyant sur des données incertaines (« certains chercheurs », « certains auteurs », lesquels ?), le journaliste en arrive à l’affirmation énoncée sous le mode de l’évidence : « c’est ainsi, dit-il, que les "quatre vieilles colonies" ont échappé à l’indépendance, voici 60 ans ».

Cette allégation surprenante ne trouble ni les historiens ni les politistes, ce qui a valeur de validation dans ce pays. « C’est la thèse de certains chercheurs », et de « certains auteurs », ajoute l’auteur. Mais une chose est de se soumettre à la vérité historique, une autre d’adhérer à une opinion même correctement domiciliée. C’est ainsi que sur des bases virtuelles se fabrique et se poursuit le récit national qui ne suscite jamais de débat contradictoire. Or sur ce point d’histoire, il est davantage question de témoignages que de « chercheurs » s’il est vrai qu’en Martinique, ces derniers finissent toujours par trouver ce qu’ils cherchent. En effet, en 1958 les faits ne paraissaient pas empreints de mystère comme ce le fut peut-être dans les années 1940 - 1946, période qui n’a pas suscité beaucoup d’intérêt de la part de nos experts. Ces derniers ont-ils dans les discours ou écrits précédant la 5ème République, trouvé trace d’une menace gouvernementale dirigée contre les DOM ?

La position du général de Gaulle visait clairement les membres de l’Union africaine en particulier, la GUINEE de Sekou TOURE et non les départements d’Outre-Mer. L’homme du 18 juin n’avait pas supporté la phrase du leader guinéen : « Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage ». Notons qu’une vingtaine d’années plus tard, à la veille du « moratoire » de CESAIRE qui s’inscrivit dans le droit fil des décisions de 1946 et 1958, le propos du leader guinéen fut repris presque mot pour mot par Arthur REGIS[1] qui, joignant le geste à la parole, remit à son parti son mandat de conseiller général. Cet acte « sékoutourien » ne sera jamais pardonné au militant cohérent, de sorte que le quasi bannissement de ce membre fondateur du PPM en dit long sur l’ambiguïté du pas de clerc opéré par CESAIRE en 1958. Alors chahuté par les anticolonialistes qui lui reprochaient d’avoir soutenu l’assimilation, bien malin fut celui qui pouvait connaître ce que le nègre fondamental avait dans la tête en appelant, du haut du même pupitre, à voter NON puis OUI à quelques jours d’intervalle.

Sous réserve de preuves concrètes, rien n’indique que le général de GAULLE ait étendu aux DOM les menaces qui avaient été adressées aux colonies africaines. Après la chaleur de l’accueil reçu au cours de sa tournée, en 1956, dans les départements et territoires d’outre-mer, le futur chef de l’Etat pouvait-il douter un instant de la réponse des départements d’outre-mer, au référendum de 1958 ? Selon la presse locale et l’AFP, sa visite avait « déclenché  l’enthousiasme et la liesse populaire ». Dès lors, rien ne prouve que la visite de MALRAUX n’ait pas eu qu’un objectif de confort, comme toutes les visites de ministres, à la veille des scrutins électoraux. Reste que la supposée « rébellion » des élus locaux se serait alors laissé mater avec une facilité déconcertante. « Les menaces du général portent », écrit l’auteur. N’est-ce pas une déclinaison de l’expression « chantage au largage » ?

Par ailleurs, le retour aux affaires du général avait été salué en Martinique par une ruée vers le gaullisme d’élus socialistes, communistes et même progressistes, ce qui relativise les affirmations contraires. Analyse pour analyse, André MALRAUX avait peut-être sauvé la mise au député-maire de Fort-de-France en lui épargnant peut-être une déconvenue politique susceptible de porter atteinte à sa carrière. De même, la grande majorité des socialistes qui tenaient la plupart des mairies avait appelé à voter OUI. J’ignore si le maire communiste du Lamentin qui, en délicatesse avec son parti, avait donné suite à sa menace d’appeler à voter OUI au référendum.

Enfin, il convient de relativiser l’importance de l’abstention dans un contexte de démographie qui était selon tous les experts nettement surévaluée.

Fort-de-France, le 1er juin 2019

Yves-Léopold MONTHIEUX




[1] « Je préfère être en prison dans une Martinique libre que libre dans une Martinique occupée ».