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DEUX MONTANTS ET DES BARREAUX, PROPOS DECOUSUS AU SUJET DE L’ECHELLE

Gérard Gabriel MARION
DEUX MONTANTS ET DES BARREAUX,  PROPOS DECOUSUS AU SUJET DE L’ECHELLE

D’après la Badinerie de la suite française en si mineur de Bach JS.

 

Gérard Gabriel MARION

Professeur émérite

Faculté de droit et d’économie de Martinique

 

 

Échelle de Richter, de Beaufort, de Glasgow, par exemple. Comme ça, on peut enfin quantifier séismes ou tempêtes selon un barème qui inflige une précision mathématique à tout événement géologique permettant comparaison, évaluation, réparation.

Et puis pour faire un peu savant et esbroufer les foules incrédules, ajoutons pince-sans-rire l’échelle de Scaliger, celle de Méthon, On en reste coi. L’auditoire est médusé. Mon Dieu, qu’il est fort ! Mais où va-t-il chercher tout ça ?

Et l’échelle de Mohs. Et l’échelle de Mercator, très géographique, ou de Likert. Et la pitoyable échelle de Peter, celle du degré d’incompétence qui annonce la décrépitude et l'inéluctabilité de la fin de carrière. Et l’échelle européenne, tentaculaire. Et l’échelle des valeurs. Et l’échelle indiciaire, que maîtrise parfaitement tout fonctionnaire de catégorie A.

Et pour rire, l’échelle carrefour de Villejuif...

Remarque fondamentale : la mesure est un sous-produit de la culture judéo-chrétienne qui obéit à un souci quasi obsidional de pouvoir utiliser une référence. Une sorte de code civil de l’événementiel, une forme d’obéissance à une AFNOR quelconque ou un double-décimètre, un souci de rendre toute chose comparable à l’aune de critères objectivement reconnus, mathématiquement quantifiables et financièrement dédommageables. Définir la frontière fluctuante entre le normal et le pathologique, pour paraphraser mon feu copain Canguilhem qui a pompé ça chez le prof d’un de ses potes Claude BErnard. Entre le bon et le mauvais, le clair ou le foncé, le haut et le bas, le jour ou la nuit, le petit ou le grand, le chien et le loup, le trop ou le pas assez, le clair ou l’obscur, le noir ou le blanc... L’objectivité, tapie au coin d’une rue mal éclairée, à l’affût d’une proie facile, assassine violemment l’antique et digne subjectivité qui avait fait son temps et laborieusement blanchie sous le harnais, d’une fidélité à toute épreuve, dont les limites toutefois étaient devenues depuis longtemps obsolètes à l’aune des critères informatiques et avaient cessé de plaire à ces jeunes énarques aux dents longues qui tentent de prouver que leur taux d’intelligence approche de leur fiche de paie. L’on ne jugera donc plus en équité ce que l’on jugera en droit, et inversement. Et que les juges à l’apprentissage et les magistrats aguerris sous l’hermine se le tiennent pour dit. Nom d’un chien !

Mais attention, il ne faut surtout pas rater l’échelle sociale, celle qu’un obscur artisan a construite an tan lontan, lontan, avec amour, patience, abnégation et précision, le soir, au coin du feu durant les longues soirées d’hiver. Une vraie échelle à l’ancienne, en bois tourné,  pour permettre à ses enfants de regarder ce qui se passait au-dessus des murs, et tenter de trouver des idées pour décoller leurs sabots de la boue, de la fange et du fumier. Ah, quelle brave échelle ! Elle fera un long usage, des siècles durant, jusqu’à l’apparition - révolution industrielle oblige -  de la nouveauté technologique de messieurs Roux et Combaluzier. L’échelle sociale en effet est appelée à s’effacer devant le progrès qui porte un joli néologisme mitonné à cette intention : l’ascenseur. Tout est dit dans le mot. Qui dit ascenseur dit monter. L’on pense aussi au jeudi de l’Ascension, cette fête chrétienne qui intervient fort à propos pour couper un interminable mois de mai à 31 jours, pourtant ponctué de fériés divers, entre l’île de Pâques et celle du pont de la Pentecôte. Un chômé de plus. Qui augure assez de ponts pour franchir la Manche à pieds secs et dans les deux sens. Le citoyen de base est appelé à s’envoler vers les cieux, tout un symbole, sinon une parabole, du bonheur. Monter, élever, les sommets... le goût du risque, de la découverte, peut-être du salut, qui sait...

Il faut opportunément ajouter, pour faire bonne mesure, qu’il n’y a point de descenseur social : le sens est unique, contrairement à l’escalier. On ne peut que monter. Sous l’Ancien Régime, l’on pouvait déchoir : un noble qui se livrait à une activité lucrative, sauf musicien, sauf grande finance... était incontinent aussi déchu du second ordre que Adam et Eve du paradis terrestre après avoir tapé apple par inadvertance sur leur portable. Sans appel. Définitif. Et héréditaire, autant le savoir. Un nouveau statut, une déchéance aussi patrimonialisée et non exhérédable qu’un code génétique. Pas de bénéfice d’inventaire. Ca fait partie du pack, c’est indivisible, c’est ça ou rien. C’est comme ça, on ne choisit pas ses parents. Et l’ironie de l’histoire : des nobles pauvres restent oisifs, chômeurs, inutiles, désoeuvrés, inactifs, improductifs, décoratifs, uniquement pour pouvoir rester nobles. Soit du non sens à haute dose, soit du ridicule pour l’observateur attentif et critique, soit les deux. C’est ça aussi, l’Ancien Régime. Pas étonnant que la Révolution ait pris tout de suite une ampleur non envisagée par ses promoteurs. C’est dire combien la bourgeoisie va faire usage de la savonnette à vilain pour prendre les places vacantes, au prix fort. Ah, les députés imprévoyants, qui déclenchent l’avalanche... Personne n’imaginer un seul instant que la Révolution très bientôt mettra fin à cette élévation vénale et récente et à ce culte stupidement invétéré et invraisemblable de la différence sociale et de l’inégalité institutionnelle ; les cultes révolutionnaires feront tabula rasa des anciennes croyances. Et la référence à des temps anciens dressera l’oreille du ci-devant révérend père Euloge Schneider ou de ses collègues, Deibler et associés. Attention aux nuits orageuses d’été : celle du 4 août 1789 est restée célèbre dans tous les esprits pour diverses raisons. Et celle du 26. D’où.

Pour les amateurs de choses saintes, signalons encore l’échelle Jacob dans la bible, page 457. Pour ceux d’opéra, citons celle de Milan en Italie. Pour les fondus d’histoire et du Proche-Orient, évoquons celles du Levant à Constantinople, bien avant que l’Orient-Express et ses stations luxueuses n’en publiassent le terminus exotique et le situassent sur une carte du monde après le passage obligé à Vienne, Budapest, le torride tunnel du Simplon et l’obligation morale réglementaire à Venise.

Si l’on clique sur internet, on s’amuse un brin. On trouvera évidemment l’échelle plate pour cueillir les fraises. Une curiosité, certes, mais qui amuse toujours les enfants.

Pour faire bonne mesure, et simplement rappeler à l’attention du public attentif les grands classiques, juste une évocation des rendements d’échelle, l’échelle d’économie, la fameuse échelle au 1/3 000 000 préférée de l’IGN, échelle d’évaluation, échelle d’agilité, échelle d’aptitude, échelle d’insertion, échelle d’évaluation des symptômes (Edmonton Symptom assessment system-ESAS), échelle de Somnolence d'Epworth, échelle révisée de déambulation d'Algase, échelle de Michelet d’appréciation du degré d’historicité des faits divers survenus entre l’empire de Suppiluliuma II (1207-1178 AC) et l’investiture de Donald Trump  (20 janvier 2017  PC)...  C’est dire que, côté échelle, on ne saurait pas être pris en défaut. Nous avons des munitions. L’échelle, ce n’est pas cela qui manque dans les stocks pourtant bondés, variés, nombreux et colorés de la République. De toute longueur, de toute largueur, de toute couleur, de toute profondeur. De l’échelle en 2 D, de l’échelle en relief, de l’échelle horizontale, en biais, en bois, en alu, en fer forgé, de style Louis XV, ou sculptée à l’ancienne, ou peinte, cirée ou vernie, ou en bois tropical ou indigène, de toute couleur et de tout format... Une variété qui suffirait à fournir un magasin spécialisé bien achalandé.

Et soudain, après inventaire long, laborieux, systématique, l’on se rend compte que non, il n’y a pas d’échelle de gravité de l’injure. Ça ferait même cruellement défaut. L’injure n’est pas mesurable, quantifiable, évaluable selon une échelle quelconque. Son degré n’est pas préétabli selon des normes. On ne l’applique point à une gradation qui indiquerait un niveau de pénétration ou de dangerosité, un seuil de malignité, sinon de toxicité ou de perversité qui en permettrait de l’utiliser à bon escient quant au moment, aux circonstances ou aux personnes, ce qui permettrait donc un usage diversifié et modulable, entre l’insulte basique sans option au premier degré, l’insulte gentille mais avec modération ponctuée de méchanceté au second degré, et enfin l’insulte qui tue, celle graveleuse au superlatif qui démolit l’adversaire et l’envoie dans les cordes sans appel, la meurtrière qui assassine méchamment, stupidement, en voulant ravager le destinataire à tout jamais et l’atomiser pour lui signifier son inexistence, pour arriver enfin à l’injure. Or, l’injure ne se mesure point. Pour paraphraser un littérateur célèbres, l’injure blesse, ou elle n’est point. Mais si elle est, c’est là que les choses deviennent graves.

 L’on passe directement de l’humour, dont on sait qu’il peut être franc, ouvert, subtil, douteux, léger, ravageur, célèbre, quelconque, noir, de premier ou seconde degré, de catégorie a, b ou c... à l’insulte. Direct. Sans correspondance à la Croix-mission ou sur le front de mer. Directement, sans nuance.  De chaud à froid sans passer par le tiède. De l’état solide à l’état gazeux sans passer par l’état liquide. Pas de période d’adaptation. Pas de sas de décompression, pas de bulle intermédiaire ou de caisson hyperbare. Aucune transition. Ou l’un, l’humour qui fait sourire, et que toute personne de bonne foi accepte volontiers. Ou l’autre, l’insulte par définition méchante, celle qui fait mal, celle qui blesse, celle qui meurtrit, celle qui humilie avec un  mot vieillot, qui fleure l’époque lointaine des colonies, celle du bon blanc colon paternaliste dans la brousse, des nuits impaludées et humides du voyage au bout de la nuit, celle du nègre Banania embauché tirailleur sénégalais dans les tranchées de 14. Donc l’on peut dire sans risque d’erreur que l’erreur est énorme. Erreur de lieu, d’époque et de façon. Et délibérée. On a voulu sans doute sourire, mais on ne sourit pas avec une mitraillette. Une faute de goût, une erreur de jugement. Considérablement plus grave que l’exécution du duc d’Enghien. Pas une erreur, une faute. Fatal. Une gravité qui ne se discute point. Qui ne s’oublie point. Qui ne se pardonne point ?

Et c’est alors, subrepticement, qu’une subtile nuance s’impose : quelle est la différence entre insulte (mode d’expression banal et courant, qu’on profère sur la rocade, à l’endroit d’un piéton, lorsqu’on déborde en versant de l’eau dans le verre d’autrui, ou lorsqu’on constate que le (la) conjoint (e) a oublié le parapluie dans la voiture et qu’une averse pleure toutes les larmes du ciel à une vitesse galopante) et l’injure. Là, fini, on ne joue plus. L’injure étymologiquement, c’est l’action de priver autrui de ses droits. C’est aller contre le droit. Dont celui de sa dignité, du respect de sa personne, sa réputation, pourtant revendiqué dès les premiers articles du code civil. Suffisamment grave pour que le tribunal s’y intéresse, instruise et sanctionne. L’injure peut faire appel aux fondamentaux d’autrefois, devenus inopérants, malpolis, proscrits aujourd’hui non par obsolescence mais par glissement sémantique. Par modification historique, par évolution politique, par correction éthique, par ce respect que l’on doit à l’autrui qui a soudain les mêmes droits et devoirs que soi-même. Une variation donc majeure. Dont il faut absolument tenir compte.

Aujourd’hui, en 2017, on peut l’affirmer sans susciter une controverse infinie : bamboula, ce n’est pas de l’humour, c’est de l’insulte. Et même plus que de l’insulte, de l’injure. Qui renvoie obligatoirement aux temps abhorrés de l’époque coloniale, du statut de l’indigénat et de l’infériorité institutionnelle. Même pour quelqu’un de modérément diplômé de la République. Non : lorsqu’on est bien élevé, même issu de milieu modeste, même équipé d’un certificat d’études primaires, d’un Brevet des collèges, sinon d’un baccalauréat, on ne dit pas cela. Il faut réviser ses fondamentaux. Il faut le redire dans les écoles de la République, en même temps qu’on enseigne la liberté, la table de multiplication par trois, l’égalité, bonjour et merci et fraternité. En même temps que Jules Ferry et l’école publique, laïque et obligatoire, avec le Front populaire et la Sécurité sociale, avec le droit au travail et les acquis sociaux. Avec la politesse envers les institutions et tous les citoyens. Avec les différences et les ressemblances. Avec le respect du bien d’autrui et celui du bien commun. Avec cette immense notion de l’intérêt supérieur de l’institution. Avec les libertés individuelles et les libertés collectives. Avec le droit d’expression et celui de l’écoute. Avec les droits et les devoirs.

Sans cela, la République devient une institution vide, où les dictatures à l’affût - il y en a, ceci n’est pas une vaine formulation ni une figure de style, on a vu des attentats disposés à se multiplier - sont prêtes à s’engouffrer pour reconstituer un esclavage idéologique pire que l’ancien. C’est Brecht qui nous l’annonce : le ventre est encore fécond d’où est sorti la bête immonde. Non, surtout pas. Tout sauf ça. Même et surtout par les temps qui courent

Cette vertu fondamentale, qui pourrait bien englober les autres, et qui permet le vivre ensemble, c’est peut-être le respect, tout simplement.

Jean-Frédéric Dupiton du Carbet

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