Accueil

DES LISTES ELECTORALES AU NOM EN CREOLE

Raphaël CONFIANT
DES LISTES ELECTORALES AU NOM EN CREOLE

   Pareille chose, il y a, ne serait-ce que trente ans de cela, aurait été impossible.

   Aux prochaines élections municipales en Martinique, il y aura une bonne vingtaine de listes portant des noms en créole. Certes, la majorité d'entre elles demeure en français, mais il est intéressant de noter cette évolution qui doit encourager les militants du créole lesquels, parfois, désespèrent un peu. Car, entendons-nous bien, nous parlons du créole écrit, pas du créole oral qui a toujours été présent dans nos campagnes électorales et pas seulement chez les partis indépendantistes.

   La population, tout comme la plupart de nos décideurs et politiciens, a du mal à comprendre la différence entre les deux notions et on entend parfois des gens dire : "Mais pourquoi veulent-ils nous apprendre à parler créole ? Je viens du Morne-des-Esses ou de la Montagne du Vauclin et je parle mieux le créole que tous ces "grangek" !". Or, les défenseurs du créole n'ont jamais voulu "améliorer" le créole oral, mais instaurer le créole écrit. C'est tout le travail qu'ont abattu durant 40 ans, feu Jean BERNABE et son équipe du GEREC (Groupe d'Etudes et de Recherches en Espace Créole) à l'Université des Antilles. C'est aussi celui de tous nos écrivains créolophones bien plus nombreux qu'on ne le croit et à qui nos médias n'accordent pas la place qu'ils et elles méritent : MONCHOACHI, R. CONFIANT, T. LEOTIN, Joby BERNABE, S. RESTOG, J. DURANTY, JALA, H. BARTELERY, D. BOUKMAN, J-M. ROSIER, R. EBION, G-H. LEOTIN, E. PEZO, J-M. LIENAFA, S. KECLARD et tant d'autres.

   Ils n'ont cessé d'expliquer depuis quatre décennies, tous ces universitaires et écrivains, qu'à l'heure de la mondialisation, une langue qui n'accède pas à l'écrit, est une langue condamnée à terme.

   Et quand ils disent "à l'écrit", ils ne parlent pas uniquement du papier, mais aussi de l'écran de l'ordinateur ou du téléphone portable. Ils parlent des banderoles syndicales, des noms de quartier, des tracts, des affiches publicitaires etc..., bref tout ce qui peut donner une visibilité à l'écrit en créole. Tout ce qui peut habituer le Martiniquais moyen à voir du créole écrit. Car, pour ne prendre que ce seul exemple, qui aurait dit, il y a trente ans, que les Martiniquais finiraient par écrire le mot "CHABEN" avec "EN" ? A l'époque, éducation scolaire française oblige, tout le monde déchiffrait cet étrange "CHABEN" comme étant "CHABAN" d'autant que dans la littérature francophone antillaise ce mot s'est toujours écrit "CHABIN". Il a donc fallu tout un travail d'explication des défenseurs du créole__et ce ne fut pas chose facile !__pour en arriver au résultat que l'on connaît aujourd'hui à savoir : 

 

    __"CHABEN" pour un homme et "CHABIN" pour une femme.

 

   L'instauration d'une Licence et d'un Master de créole à l'Université des Antilles, il y a une quinzaine d'années, puis, par la suite, la création du CAPES de créole et enfin de l'Agrégation de créole (dont le tout premier concours s'est déroulé il y a quelques jours dans le plus total silence de nos médias) ont également joué un grand rôle dans la propagation du créole ECRIT. Car les (encore nombreux) détracteurs de cette langue feignent toujours de croire que les défenseurs du créole cherchent à imposer une manière particulière de parler cette langue. Comme si, même dans la dictature la plus féroce, on pouvait mettre un gendarme linguistique derrière chaque locuteur !

    Donc, cette année, à l'occasion des municipales, on a pu noter les listes suivantes portant des intitulés en créole :

 

    . Fok sa chanjé Fodwans (Francis CAROLE).

 

    . Lyannaj pou lévé Fodwans (Nathalie JOS).

 

    . Kontinié tjenbé larel pou Lézans" (Eugène LARCHER).

 

    . Respé pou Préchè (Macellin NADEAU).

 

    . Annnou sanblé pou vansé (Marius NARCISSOT).

 

    . Fwanswa doubout (Karine MOUSSEAU).

 

    . Emerjens Fwanswa (Victor GRANDIN).

 

    . An lot balan ba Fwanswa (Samuel Tavernier).

 

    . Pou an lot Lanmanten (Raoul OLINY).

 

    . Yonn épi lot pou Loren  (Guy ANNONAY).

 

    . Mòn-Wouj toujou doubout (Jenny DULYS).

 

    . Sentespwi doubout (Miguel DUVAL).

 

    . Lyannaj pou Sen-Jozef vansé (Manuéla KECLARD-MONDESIR).

 

    . Konstwi anam pou St-Joseph" (Nausicaa NIASME).

 

    . Nou toujou sav sa nou... pa lé ! (Bruno NESTOR-AZEROT).

 

    . An lot chimen ba Sent-Mari (Lionel DESROSES).

 

    . Ansanm pou dézankayé Sainte-Marie (Saint-Yves RANGOM).

 

    . Bellefontaine doubout (Charles-Donatien SERVIUS).

 

    . Lyannaj pointois (Didier GOLVET).

 

    . Lyannaj pour le Diamant (Hughes TOUSSAY) etc...

 

    Ces intitulés sont intéressants à analyser à plusieurs niveaux. D'abord, on peut se demander si ces listes sont toutes indépendantistes, par exemple. Pourquoi ? Parce que ce sont, en effet, les indépendantistes qui, à partir des années 70 du siècle dernier, ont commencé à défendre publiquement le créole. Or, on constate qu'à Rivière-Pilote, par exemple, pourtant réputé bastion de l'indépendantisme, aucune des 5 listes en présence ne porte un nom créole :

 

    . Rivière-Pilote en action

 

    . Agir pour Rivière-Pilote   

 

    . Assemblée populaire municipale

 

    . Dynamique pilotine

 

    . Unité pilotine

 

   Comment interpréter cela ? Serait-ce un recul !?Absolument pas car la langue créole n'est pas la propriété privée des indépendantistes, même s'ils ont été les premiers à la défendre. Deuxièmement, nous avons deux langues, le français et le créole, et tout un chacun a le droit le plus absolu de choisir l'une ou l'autre à tel ou tel moment. Ce qui n'est pas acceptable par contre, ce qui est inadmissible même, c'est qu'on marginalise ou diabolise l'une d'entre elles, chose que subit le créole depuis bientôt quatre siècles. Le créole est la propriété commune de tous les Martiniquais, y compris des Békés et cela en dépit du comportement féodal et suicidaire à terme de la majorité d'entre ces derniers.

   Quid des autonomistes alors ? On constate qu'aucune liste présentée au nom du PPM (Parti Progressiste Martiniquais) ne porte non plus de nom en créole. Pourtant lors du dernier congrès du parti, la défense du créole avait figuré dans la liste de ses dix priorités et, vingt ans après celle de Trinité, la ville de Fort-de-France, bastion jusqu'à ce jour du PPM, une "dité kréyol" a été instaurée à l'occasion de la "Journée Internationale du Créole" (28 octobre). Il n'y a rien de choquant non plus, tout comme pour les listes indépendantistes, qu'aucune liste du parti de Césaire n'ait de nom en créole. La langue martiniquaise n'est pas la propriété privée des autonomistes.

   Ce qu'il est, par contre, intéressant de noter c'est que des listes ni indépendantistes ni autonomistes (comme au François, à Trinité ou à Morne-Rouge) portent des noms créoles. il s'agit là, de toute évidence d'une (légère) avancée de la conscience nationale martiniquaise. Ici, encore, il est un peu fatigant de toujours devoir expliquer la différence entre une "Nation" et un "Etat". On peut parfaitement être un ardent défenseur de sa "Nation" sans pour autant vouloir la transformer en "Etat", c'est-à-dire en entité indépendante. Au Québec, l'immense majorité des habitants est farouchement attachée à la langue française et a approuvé la "terrible" Loi 101 qui interdit tout affiche public en anglais. Du coup, "hot-dog" est devenu "chien chaud" et "Kentucky  Fried Chicken" , lui,  "Poulet frit Kentucky".

 

 

  Mais les deux référendums sur l'accession de l'indépendance ont vu la victoire du "NON". Autrement dit, les Québécois sont farouchement attachés à leur "Nation", mais ils ne veulent pas pour autant devenir un "Etat". C'est ce que, durant près d'un demi-siècle, la Droite martiniquaise et son assimilationnisme idiot se sont refusés à comprendre. Il y a donc eu des progrès depuis et c'est tant mieux pour la Martinique. Qu'une liste de Droite porte un nom créole et une liste indépendantiste un nom français, c'est très bien ! Cela montre que les premiers ne cherchent plus à éradiquer le créole et que les seconds n'ont aucune intention de créer un Etat martiniquais monolingue et doté d'une seule et unique langue qui serait le créole.

   Toutefois, cette évolution n'a aucunement été décidée par des états-majors politiques (et d'ailleurs ont attend toujours la création d'un Office de la langue créole), mais est le résultat de la vague de fond pro-créole qui est le résultat du combat incessant mené depuis trois décennies par nos universitaires et écrivains créolophones. Combat pour le créole écrit, faut-il le rappeler !

   (Autre phénomène intéressant à noter et qui sera examiné dans un autre article : plus aucune liste ne fait l'impasse sur la QUESTION ECOLOGIQUE)...

Pages