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Décembre 1959 et après : entre discours identitaire et réalité assimilationniste.

Yves-Léopold MONTHIEUX
Décembre 1959 et après : entre discours identitaire et réalité assimilationniste.

Ma dernière tribune sur les évènements de la Martinique des 20, 21 et 22 décembre 1959[1], a essayé de mettre en lumière les dérives politiques et médiatiques d’un incident fortuit. Celui-ci avait été une aubaine pour les intellectuels de gauche qui avaient besoin de signes et de repères pour alimenter leur récit national et inscrire la Martinique au nombre des pays en espérance de décolonisation. Les déclarations ne suffisaient pas, il fallait des preuves. Intervenant dans les tout derniers jours de la décennie, sitôt après l’avènement de Fidel CASTRO à Cuba, et au cours des dernières convulsions de la guerre d’Algérie, l’incident arrivait à point nommé pour les anticolonialistes. De leur point de vue, il ne pouvait être que de nature insurrectionnelle. D’où l’instrumentalisation, que j’ai qualifiée de scandaleuse, d’un évènement qui ne constitue pas moins une date essentielle de l’histoire.




[1] Emeutes de décembre 1959 : une présentation scandaleuse de l’histoire.

 

Par ailleurs, cette date consacre la prise de conscience par l’Etat des insuffisances de la départementalisation et de la nécessité d’y apporter remède. La déception de la gauche martiniquaise s’était manifestée en plusieurs occasions, de sorte que l’avènement des idées autonomistes et le clash de CESAIRE, survenus en plein régime de gauche, n’en furent que les illustrations les plus marquantes. En décembre 1959, la 5ème République avait tout juste 14 mois d’existence, et le pouvoir gaulliste craignait qu’à la guerre d’Algérie ne s’ajoutent aux Antilles des foyers d’insurrections.

Ainsi donc, les anticolonialistes et le gouvernement ont fait une analyse identique de la situation, les premiers y voyant l’amorce d’une promesse de décolonisation, le second, le signe d’une possible utilisation politique des mécontentements. Il s’agissait, d’une part, de la manifestation d’un espoir, d’autre part, de l’expression d’une crainte. Mais d’un côté comme de l’autre, on a exagéré la situation et on est tombé dans la radicalité : par des mesures chicanières et contraignantes, parfois privatives de liberté, en ce qui concerne l’Etat, par des initiatives comme l’OJAM, en partie téléguidée de Paris par le Front antillo-guyanais (FAGA). Sauf que c’est le pouvoir qui avait la main.

Et de fait, au vu de la promptitude des mesures prises, le gouvernement avait déjà manifestement réfléchi à certaines d’entre elles. L’Etat pouvait aussi compter sur l’opinion manifestée dans les urnes, sur les élus de la majorité, et au-delà, ainsi que sur les dissensions de la gauche autonomiste. A cet égard, le PCM sut mieux manœuvrer que le PPM, sans pour autant réussir à en tirer un bénéfice électoral. Ainsi, après avoir donné satisfaction aux élus de l’opposition qui demandaient le renvoi des CRS, et saisissant la perche que lui avait tendue le conseil général[1], le gouvernement prenait des décisions essentielles. Celles-ci allaient conduire à un nouveau départ de la départementalisation en outre-mer, qui sera qualifiée d’intégration par l’historien de Guadeloupe, Julien SAINTON. Bien reçues par la population, ces améliorations ont constitué un frein déterminant aux velléités séparatistes.

Dès lors, les nationalistes allaient n’en rester qu’à leur discours idéologique. Un discours radicalisé, fort des idées staliniennes[2], porté par l’exacerbation du souvenir de l’esclavage, réorienté par une nouvelle lecture de son abolition, la distinguant artificiellement de celle des autres vieilles colonies, et avivé par une pousse de racialité due à la lecture plus tendancieuse qu’erronée des œuvres de CESAIRE et de FANON, dont les mises en garde ont été inaudibles.

Ne jouons pas les hypocrites, c’est ce discours radicalisé, apparu au début des années soixante et développé depuis, qui a donné naissance aux idées « noiristes » et pro-africanistes, dont les porteurs font aujourd’hui le coup de poing à l’entrée des supermarchés. Aussi, le vocabulaire idéologique étant repris par tous, les élus sont inertes et les partis politiques restent sans voix face aux exactions qui apparaissent comme étant l’expression de la haine des békés.

Ainsi donc, si le déroulé de l’incident n’avait pas une grande signification politique, les changements qui en ont résulté ont été de la plus grande importance. Ils ont structuré durablement la vie sociale et économique de la Martinique et, plus généralement, de tous les départements d’outre-mer. Par ailleurs, si la date du 22 mai 1848 fut celle d’un événement martiniquais, elle n’eut rien à voir avec la Guadeloupe, la Réunion ou la Guyane. Ces territoires n’eurent de commun avec la Martinique que la date du 27 avril 1848 où était signé, pour ces 4 départements, l’unique décret d’abolition de l’esclavage. En revanche, ces 3 jours de décembre 1959 sont un moment important de l’histoire des DOM, car toutes les décisions prises par la France en réaction à ce mouvement social, ont valu et valent encore pour l’ensemble des territoires. Notons que les évènements, bien plus graves en pertes humaines, qui se sont déroulés en Guadeloupe en 1967 n’ont rien apporté de plus. Les mesures arrêtées au lendemain de décembre 1959 n’ont fait que suivre leurs cours.

De cet incident de décembre 1959 serait né ce personnage martiniquais souvent décrit comme hybride et frappé de schizophrénie. Ce Janus bifrons est formé au rejet du colonisateur tout en apportant un soin gourmand au bon fonctionnement de l’assimilation et de la continuité territoriale. Nos meilleurs spécialistes ne se sont pas penchés sur la réalité de ce diagnostic, pour le confirmer ou l’infirmer. Sans doute, ils ne tarderaient pas, fort du phénomène d’auto-déresponsabilisation de l’homo martinicus, à y découvrir les grosses ficelles qui conduisent à l’esclavage tous les travers de la société martiniquaise.

Fort-de-France, le 15 décembre 2019

Yves-Léopold MONTHIEUX




[1] Motion du conseil général en date du 24 décembre 1959, votée à l’unanimité à l’initiative des élus communistes.

[2] A ce jour, le parti communiste martiniquais n’a pas condamné le stalinisme.

 

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