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ENSEIGNEMENT DE L'EDUCATION PHYSIQUE EN MILIEU DIGLOSSIQUE

De l'accommodation des enseignants aux spécificités langagières des apprenants dans la Caraïbe.

Une communication de Frédéric ANCIAUX à la table ronde de l'AREC-F, le 28 mars 2007 à l'IUFM de Guadeloupe.

{{ALTERNANCE CODIQUE EN ÉDUCATION PHYSIQUE ET SPORTIVE
DANS LA CARAÏBE}}

{ {{Frédéric ANCIAUX}} }

{{RÉSUMÉ}}

Dans cet article, nous examinerons, à travers des séances d’observation et la passation d’entretiens en Guadeloupe et en Haïti, l’alternance codique en Éducation Physique et Sportive (EPS) dans la Caraïbe. L’objectif est d’identifier les usages alternés des langues et leurs effets au cours des pratiques physiques et sportives en milieu scolaire. L’analyse des résultats montre plus particulièrement une alternance codique en Guadeloupe et une utilisation unique du créole en Haïti. Cette utilisation distincte des langues dépend de plusieurs paramètres et remplit différentes fonctions en EPS, telles que la clarification des consignes ou l’expression des émotions. Ce constat illustre clairement chez les enseignants une accommodation des gestes professionnels aux spécificités langagières des apprenants, ainsi qu’un besoin chez les élèves d’utiliser alternativement les langues au cours des séances d’EPS. À l’instar des apprentissages scolaires de type cognitif, les apprentissages moteurs nécessitent le développement de stratégies linguistiques d’enseignement en vue de construire des savoirs chez des bilingues. Ainsi, dans la Caraïbe, l’alternance codique français/créole en EPS pourrait constituer une stratégie d’enseignement efficace en vue d’améliorer, d’une part, les apprentissages moteurs et linguistiques, et d’autre part, la relation pédagogique.

{{MOTS-CLÉS}}

bilinguisme français/créole, alternance codique, apprentissage moteur, relation pédagogique, EPS, Caraïbe, Guadeloupe, Haïti

{{INTRODUCTION}}

Dans nos sociétés où les situations d’éducation sont de plus en plus marquées par le plurilinguisme et de la diversité culturelle, l’usage alterné de deux ou plusieurs langues dans une phrase, un discours ou une conversation est un phénomène grandissant et largement étudié appelé "alternance codique" ou "code-switching" (Grosjean, 1982 ; Gumperz, 1982 ; Hamers & Blanc, 2000). Ce phénomène est très répandu dans la Caraïbe, où créole et français se partagent la communication au sein de la société, des familles et de l’école dans des situations sociolinguistiques particulières. Par exemple, Haïti, république indépendante, présente une situation de bilinguisme officiel. Le français et le créole ont tous deux un statut de langue officielle. La population est en grande majorité créolophone et la proportion de bilingues français/créole est relativement faible malgré la volonté de promouvoir un enseignement bilingue depuis 1979 (Hoffman, 1990 ; Trouillot, 2001a, 2001b, Joint, 2006).
La rareté des manuels pédagogiques en créole, ainsi que les difficultés d’expression et de compréhension en langue française de la population haïtienne limitent considérablement la mise en place d’une éducation bilingue efficace et l’augmentation du nombre de bilingues (Laroche, 2000 ; Roumain, 1990).

D’un autre côté, la Guadeloupe, région française d’outre-mer, présente une situation de diglossie. Le français et le créole ont un statut inégal et coexistent au sein d’une communauté linguistique. Le français est la langue officielle, celle de l’information et de l’éducation, et le créole est la langue vernaculaire, celle de l’émotion et de l’identité. Le bilinguisme français/créole en Guadeloupe tend à se généraliser à l’ensemble de la population, et la proportion d’unilingues francophones ou créolophones est relativement faible (Bébel-Gisler, 1985). Le créole est entré officiellement à l’école en obtenant en 2001 le statut de langue régionale et celui d’objet d’enseignement optionnel. Cependant, la langue créole sert également d’outil pédagogique dans l’enceinte scolaire afin de ne pas couper totalement l’enfant de sa réalité quotidienne, de faciliter la communication ou la relation éducative, de résoudre des problèmes de compréhension ou de discipline. Dés lors, l’alternance codique du français et du créole est une réalité sociolinguistique en Haïti comme en Guadeloupe dans la société, la famille et l’école.

Autrefois perçue dans l’enceinte scolaire comme un manque de maîtrise des deux langues, l’alternance codique constitue désormais une manifestation possible du langage, une ressource à mobiliser, une compétence à développer dans l’interaction à des fins d’apprentissage et de communication (Stratilaki, 2005).
Cette évolution encourage à prendre en compte les spécificités sociolinguistiques des publics enseignés et à considérer l’alternance codique comme une nouvelle stratégie didactique et pédagogique en vue de développer le plurilinguisme. Or, si les usages et les effets de l’alternance codique ont été pris en considération et étudiés auprès de populations bilingues dans la Caraïbe au cours des apprentissages scolaires de type cognitif et linguistique, tels que les Mathématiques ou le Français (Chaudenson, 1989, 1996 ; Damoiseau, 1990 ; Dorville, 1994 ; Durizot Jno-Baptiste, 1991, 1996 ; Romani, 1994 ; Vernet, 1990), peu de travaux portent sur les apprentissages de type moteur. C’est à ce manque que répond le présent travail.

Quels sont les types d’alternances codiques en Éducation physique et sportive (EPS) dans la Caraïbe ? Ont-elles des effets et des fonctions particulières au cours des apprentissages moteurs ? Existe-t-il des adaptations et des stratégies linguistiques des enseignants face aux spécificités langagières des apprenants lors des pratiques physiques et sportives ? Le fait de faire varier la langue de présentation des consignes peut-il avoir une influence sur les apprentissages moteurs et la relation pédagogique dans la Caraïbe ?

Cette étude de type exploratoire s’intéresse aux stratégies d’enseignement fondées sur l’alternance codique en EPS afin de favoriser les apprentissages moteurs et la relation pédagogique. L’alternance codique en EPS pourrait avoir une efficacité particulière sur les acquisitions motrices en milieu scolaire bilingue dans la Caraïbe. Ce travail vise, d’une part, à repérer l’usage des langues en EPS, et d’autre part, à interroger des enseignants sur les effets de cet usage alterné des langues au cours de leurs pratiques. Cette recherche s’appuie sur la théorie de l’action située considérant l’action et la signification comme indissociablement liées du point de vue de l’acteur (Durand, 1999). Cette approche théorique permet d’analyser les pratiques et les choix linguistiques d’un individu comme des actions spécifiques dotées de valeurs significatives pour l’acteur, dépendantes de situations singulières et d’intentions particulières.

Nous formulons deux hypothèses de travail. La première concerne l’usage des langues en EPS, et la seconde les effets des langues sur les apprentissages moteurs en milieu bilingue. La première hypothèse postule que l’alternance codique est un type de pratique linguistique que l’on peut observer en EPS dans la Caraïbe. L’EPS se déroulant hors de la classe et mettant en jeu le corps et les émotions des élèves, elle pourrait constituer un espace plus propice à l’utilisation du créole, surtout en Guadeloupe où la langue d’enseignement est le français. En Haïti, la présence du créole devrait être plus importante qu’en Guadeloupe car les Haïtiens sont en majorité uniquement créolophones.
La seconde hypothèse suppose que le fait de faire varier la langue n’est pas sans effet sur les apprentissages moteurs d’individus bilingues français/créole. Autrement dit, l’alternance codique en EPS induit des effets spécifiques et remplit des fonctions particulières en EPS dans la Caraïbe. Plusieurs recherches antérieures ont montré un effet de la langue sur les capacités d’imagerie mentale du mouvement, la valeur d’imagerie des mots et les performances de rappel moteur auprès de bilingues français/créole (Anciaux, 2003, 2007 ; Anciaux et coll., 2002, 2005). Ainsi, la langue de présentation des consignes peut influencer l’évocation d’images mentales, et de ce fait, peut augmenter les capacités mnésiques et le rappel moteur d’une série d’actions chez certains bilingues français/créole. Ces effets singuliers de la langue de présentation des consignes sur les apprentissages moteurs auprès de populations bilingues pourraient également se situer au niveau de la mobilisation des processus motivationnels, attentionnels, affectifs, mnésiques, verbaux, cognitifs et moteurs impliqués dans l’acquisition d’une habileté motrice. Par conséquent, des stratégies d’enseignement visant l’optimisation des apprentissages et basée sur une alternance des langues devraient être identifiables en EPS en milieu bilingue. En Guadeloupe, on peut supposer que le français, étant la langue d’enseignement, est principalement utilisé, et que ponctuellement le créole apparaît. En Haïti, le créole devrait être la langue prédominante car la connaissance du français chez les enseignants et les élèves n’est pas très répandue.

- {{MÉTHODOLOGIE}}

L’objectif de cette recherche est d’observer des séances d’EPS afin de relever les usages des langues, et d’interroger des enseignants sur les effets de cette utilisation alternée des langues. Pour ce faire, nous avons adopté, respectivement, une approche quantitative cherchant à quantifier les usages des langues par les enseignants et les élèves au cours des séances d’EPS, et une approche qualitative sous forme d’entretiens semi-directifs et d’analyse textuelle afin d’examiner les propos recueillis et d’expliquer l’utilisation alternée des langues et leurs effets sur les apprentissages moteurs et la relation pédagogique.

La totalité du document en cliquant ci-dessous :

1 et 2 : Elèves du Lycée d’Hôtellerie & Tourisme de Guadeloupe en visite à Anguilla et St Martin {{(photos J.S. Sahaï)}}

3 : Ascètes hindous s'essayant au football.

{{Source : http://truckandbarter.com/mt/archives/sports/}}

{{NB : cliquez sur la photo pour l'agrandir.}}