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« Dans l’univers mental créole, la vie est un jeu… » Entretien mené avec Raphaël Confiant, en … 1992.

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
 « Dans l’univers mental créole, la vie est un jeu… » Entretien mené avec Raphaël Confiant, en … 1992.

Après avoir publié des ouvrages écrits en créole (Jou baré, Jik dèyè do bondyé, Bitako-a, Kod yanm et Marisosé), Raphaël Confiant publie en français, chez Grasset,  Le nègre et l’amiral. En 1988, il obtient le Prix Antigone après avoir été sélectionné également pour le Prix Renaudot, le Prix Interallié et le Prix du Premier roman. En 1991, il publie chez le même éditeur, Eau de Café, pour lequel il obtient le Prix Novembre, attribué à un auteur jugé digne du Goncourt et ne l’ayant pas obtenu.

Marie-Noëlle RECOQUE : Dans Eau de café plusieurs pages sont consacrées aux jeux, y compris de façon métaphorique, la vie étant un jeu dont il faut connaître les règles. De même dans Kòd Yanm vous mettez en scène un joueur invétéré vivant de sa passion pour les combats de coqs et le jeu de dés. Que représentent les jeux selon vous ?

Raphaël CONFIANT : Les jeux qui figurent dans mes livres, tant en langue créole comme Kòd yanm qu’en langue française comme Eau de Café, notamment le jeu de dés appelé sébi en Martinique, y ont une fonction rituelle. Les grands joueurs de  sébi  ou de quine sont réputés être des quimboiseurs, des gens qui ont un rapport mystérieux  à certains chiffres tels que le 7 maléfique ou le 11 bénéfique. Il s’agit probablement d’une symbolique héritée de l Afrique à laquelle se sont mêlés des éléments judéo-chrétiens puisque le chiffre 3, celui de la Trinité, y figure également. Cela n’a donc rien à voir avec les jeux au sens strictement ludique du terme. Dans l’univers mental créole, la vie est un jeu, quelque chose sur laquelle on parie, on perd ou on gagne à tout instant. Le destin au sens gréco-latin du terme nous est inconnu.

M-N.R. : Dans  Eau de café la mer est omniprésente. Les habitants de Grand-Anse la craignent. Pourquoi ?

R.C. : La mer a été pour l’Antillais le symbole de la perte du pays d’avant. On sait que les manants et les prostituées de la Rochelle étaient expédiés de force aux colonies, que les esclaves furent arrachés à l’Afrique-mère, que les kouli furent contraints de s’expatrier pour échapper à la misère régnant dans leur pays. De même pour les Chinois et les Syro-libanais. Une fois arrivés aux Antilles, ces gens surtout ceux de couleur, s’y savaient prisonniers, sans possibilité de retourner chez eux. La mer était un obstacle à leurs rêves d’évasion. A Grand-Anse, bourg du nord-est de la Martinique, cette phobie de la mer prend un tour quasi-névrotique : c’est la seule commune du littoral martiniquais où il n’y a aucun pêcheur et où les habitants tiennent toutes espèces de discours  sur le caractère branhangn (stérile) et maudit de cette mer. Seuls les enfants et les fous s’y baignent.

M-N.R. : Vous avez choisi de conduire votre récit d’une manière non linéaire et de proposer, sans souci de chronologie, plusieurs versions d’un même fait. Ne vous est-il pas arrivé de profiter de l’alibi de votre style luxuriant pour faire preuve d’incohérences gratuites voire fortuites ?

R.C. : La linéarité, la cohérence, le temps chronologique … sont des références étrangères à l’univers mental antillais. Nous avons vécu un temps brisé, discontinu, nous avons été arrachés à trois continents et transportés dans un quatrième en perdant nos repères traditionnels, nos conceptions du monde et en étant obligés d’accepter d’autre conceptions, d’autres repères, cela dans un véritable chaos. Notre origine est incertaine puisque les fils se sont rompus entre l’Afrique, l’Europe, l’Inde et le Proche-Orient ou plutôt tous ces fils se sont tellement emmêlés qu’on ne sait plus qui est qui. Plus exactement ce maelstrom, comme dit Glissant, a donné naissance à une autre culture, une autre langue, une autre vision du monde qui sont créoles. Il existe désormais une ethnie créole. Mon roman ne fait que refléter ce chaos originel et il n’y a chez moi aucune gratuité. Si le lecteur se perd c’est parce qu’il a été habitué à la logique occidentale de Balzac, Mauriac ou Malraux.

M-N.R. : Les lecteurs se rangent en deux camps lorsqu’il s’agit de donner une appréciation concernant le thème récurrent de la sexualité dans votre livre. Les uns, choqués, déplorent que vous confortiez les étrangers dans leur idée que les Antillais auraient une sexualité débridée. Les autres, ravis, apprécient le fait que vous écriviez sans retenue, sans hypocrisie et avec une truculence de bon aloi. Que répondez-vous à ceux qui vous reprochent la verdeur de votre expression ?

 

R.C. : Que ce sont de fieffés hypocrites ! Que la plupart des Antillais ont deux ou trois « femmes-dehors » et qu’ils sont mal placés pour faire de la morale. La sexualité a été l’un des modes de la domination esclavagiste et d’ailleurs Jean Bernabé a montré que le noyau central de la langue créole s’est structuré autour du vocabulaire de la sexualité. Avez-vous déjà remarqué que l’on dit kal a zyé pour dire « paupière » ou koukoun lanmè pour « anémone » ? Dans notre littérature, la sexualité a été occultée, il est temps de faire sauter ce tabou. Je constate avec ironie qu’aucun article qui m’a été consacré dans la presse française, québécoise, belge, négro-africaine, ne relève la soi-disant obscénité de mes romans. Il n’y a eu que ces Tartuffes d’Antillais pour relever ce point-là. Curieux tout de même, non ?

Propos recueillis par Marie-Noëlle RECOQUE en mai 1992.

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