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CREOLISTIQUE : JEAN BERNABE OU LE CHOIX D'UNE VIE (1è partie)

CREOLISTIQUE : JEAN BERNABE OU LE CHOIX D'UNE VIE (1è partie)

   Créolistique ? Derrière ce mot un peu barbare se cache tout simplement l'expression plus courante de "linguistique du créole". Il s'agit d'un néologisme datant des années 60 du siècle dernier calqué sur les termes beaucoup plus anciens de "slavistique", "germanistique" ou "romanistique". Celui qui s'adonne à la créolistique est donc en premier lieu un spécialiste de la langue créole quel que soit le niveau étudié : phonologie, syntaxe ou lexique. Sauf que les conditions d'apparition du créole, le fait qu'il ait toujours cohabité avec une langue plus puissante que lui et le statut d'infériorité qui est le sien dans l'écosystème langagier antillais ou mascarin (Océan Indien) interdisent de l'approcher avec la relative neutralité de celui qui étudie l'allemand (germanistique), le russe/ukrainien/tchèque/polonais (slavistique) ou le latin/espagnol/italien/portugais (romanistique). Cela signifie que le créoliste ne peut pas, ne peut en aucune façon même, se contenter de la seule linguistique. Il est contraint d'être tout à la fois ethnolinguiste, sociolinguiste, psycholinguiste, spécialiste de littérature et traductologue.

   Personne mieux que le Martiniquais Jean BERNABE n'incarne autant ce personnage aux facettes multiples, cette figure du savant, au sens créole de "gran-grek", lui qui est agrégé de grammaire et a étudié les lettres classiques à savoir le grec ancien et le latin. Tout d'abord, rien ne le prédisposait à devenir un créoliste. Quand il était à l'école primaire, dans les années 40-50, le créole, qualifié de "patois", était interdit dans les salles de classe ; quand, dans les années 50-60, il intégra le lycée Schoelcher, aucun de ses professeurs ne l'initia ou l'intéressa au créole et quand finalement, il partit continuer ses études à Paris dans les années 60, on imagine mal ses éminents professeurs de grec ou de latin de La Sorbonne évoquer ce "jargon insulaire". Aucun de ses condisciples antillais d'ailleurs ne s'y intéressait. Comment donc expliquer que Jean BERNABE soit devenu le formidable créoliste que l'on connaît ?

   L'explication la plus probable, explication qui est valable pour Aimé CESAIRE, Frantz FANON ou Edouard GLISSANT ou les auteurs de la Créolité, réside dans ce que l'on nomme "une demande sociale". Une sorte de mouvement de fond qui agite, à un moment historique précis, la société sans que cette dernière en soit consciente et qui finit, à un moment ou un autre, par émerger à travers tel individu ou tel structure sans ces derniers soient, eux aussi, pleinement conscients de ce qui les porte ou ce qu'ils représentent. Le mot "pleinement" est important ici car il renvoie au fait qu'au fur et à mesure des actions qu'ils mettent en oeuvre, ceux qu'on pourrait appeler les "porteurs de demande sociale" finissent par prendre conscience du rôle que l'histoire et la société leur ont assigné. A l'instant où CESAIRE crée le mot "Négritude" ou quand BERNABE/CHAMOISEAU/CONFIANT lancent celui de "Créolité", ils n'ont évidemment aucune idée de l'impact qu'auront leurs néologismes et les discours dont ils sont porteurs. C'est donc toujours dans une relative obscurité de pensée qu'un nouveau mouvement intellectuel voit le jour et cela précisément parce que ceux qui en sont les initiateurs ont été choisis ou désignés par la "fameuse demande sociale" évoquée plus haut.

   Dit comme cela on pourrait croire que ces initiateurs ne seraient que des porteurs d'eau de quelque chose qui les dépassent, de simples marionnettes aux mains d'une sorte de Deus ex-machina socio-historique. Ce n'est, on s'en doute bien, aucunement le cas. La "demande sociale" ne s'incarne pas en n'importe quel individu ou n'importe quel mouvement. Encore faut-il que ceux-ci__individu ou mouvement__soient déjà empreints d'une sensibilité particulière d'une part, et disposent d'un certain talent de l'autre. En fait, cela ne concerne pas seulement le domaine dit "intellectuel" ou "artistique". La grève de 2009 en Guadeloupe, par exemple, a correspondu a un mouvement de fond et s'est incarné à travers des leaders syndicaux dotés d'un grand talent oratoire. D'ailleurs, la "demande sociale" peut parfois échouer ou s'étouffer dans l'œuf si jamais elle ne parvient pas à "choisir" les bons "porteurs". Cela se produit régulièrement d'ailleurs comme dans le cas du pourtant fort intéressant mouvement "NUIT DEBOUT" en France, l'an dernier.  

   D'aucuns penseront qu'on est loin de la créolistique et de Jean BERNABE. Pas du tout ! On essaie simplement d'expliquer la naissance ou l'émergence d'un mouvement à travers un individu qui finira par en devenir la figure emblématique. Jean BERNABE a réussi à incarner presqu'à lui tout seul la créolistique des Petites Antilles et de la Guyane quand bien même, dans son sillage, sont apparus d'autres créolistes de valeur. S'il a pu le faire c'est bien parce qu'il est doté de brillantes capacités intellectuelles qui lui ont permis de s'écarter de la voie toute tracée qui se présentait devant lui__celle du grec ancien et du latin__pour se tourner vers un domaine peu prestigieux à son époque, voire quasiment inexistant  non seulement en France, mais aussi dans les Petites Antilles et en Guyane : l'étude des langues créoles. Aussi étrange que cela puisse paraître, la créolistique n'est pas apparue dans l'université ou le monde intellectuel français, mais en Allemagne, puis en Angleterre et surtout après aux Etats-Unis et au Canada. Etrange parce que tout de même la majorité des créoles parlés à travers le mode sont "à base lexicale française", la seule Haïti et ses douze millions de locuteurs égalant, voire dépassant l'ensemble des locuteurs des autres créoles (à base lexicale anglaise, espagnole ou portugaise). Même aujourd'hui, la créolistique demeure le parent pauvre de l'Université française et n'est guère pratiquée, hormis à l'Université des Antilles, qu'à l'Université d'Aix-Marseille (devenue, il est vrai, depuis peu, après fusion des diverses universités de la région, la plus grosse université francophone du monde avec 134.000 étudiants). A côté des études africaines, arabes, asiatiques, sud-américaines ou est-européennes, les études créoles faisaient/font figure de parent pauvre.

   Autrement dit, si l'on voulait faire carrière au sein de l'université ou briller dans le monde intellectuel français dans les années 60-70, le choix de la créolistique opéré par J. BERNABE n'était pas le mieux indiqué (choix qui fut aussi celui du Guadeloupéen Guy HAZAEL-MASSIEUX, agrégé, lui, d'espagnol, autre esprit brillant malheureusement trop tôt disparu, qui fonda la discipline au sein de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l'Université d'Aix-en-Provence). Africaniste, arabisant, américaniste ou sinologue était non seulement plus prestigieux, mais vous offrait des possibilités autrement plus grandes d'autant que les moyens mis au services des disciplines correspondantes étaient substantiels. Pour les études créoles, par contre, c'était zéro centime ou presque. Quand donc, après avoir soutenu son doctorat en linguistique, Jean BERNABE est recruté, en 1973, par ce qui était le Centre Universitaire des Antilles et de la Guyane (CUAG), dont les études littéraires et juridiques se trouvaient à l'époque sur le campus de Fouillole, en Guadeloupe, il exerce en tant que maître assistant, puis maître de conférences en littérature française, filière au sein de laquelle certains cours sont consacrés à la littérature francophone antillaise et africaine. Mais, du créole ou des études créoles, rien ! Rien de rien.  

   Jean BERNABE fondera les études créoles au sein du CUAG , puis de l'UAG, d'abord en créant un cours (une "UV", disait-on) de linguistique du créole au sein de la licence de Lettres modernes. Dans le même temps, il mettra sur pied un groupe de recherches, le GEREC (Groupe d'Etudes et de Recherches en Espace Créole), qui devait durer 25 ans, groupe majoritairement composé au départ d'enseignants du secondaire, ni la linguistique et encore moins la créolistique n'existant au sein du CUAG. Les Robert FONTES, Donald COLAT-JOLIVIERE ou encore DANIK ZANDRONIS contribueront aux activités du GEREC jusqu'à ce que, sur l'insistance de Lucette MICHEAUX-CHEVRY laquelle arguait du fait que la Guadeloupe était moins développée que la Martinique, les études scientifiques, alors en Martinique, soient transférées en Guadeloupe et les études littéraires ainsi que juridiques le soient en Martinique par une sorte de jeu de chaises musicales. De facto, le GEREC deviendra à partir de ce moment-là une affaire principalement martiniquaise mais conservant des ramifications en Guadeloupe et développant un fort pôle guyanais. Robert DAMOISEAU, Raphaël CONFIANT, Lambert-Félix PRUDENT, Michel DISPAGNE, Gerry L'ETANG, Jacques COURSIL, Marijosé SAINT-LOUIS et bien d'autres intégreront progressivement le GEREC lequel se mettra à développer une intense activité de recherches dans tous les domaines de la créolistique, tout cela appuyé par un nombre imposant de publications. Ainsi, lorsqu'au début des années 2000, le Ministère de l'Enseignement Supérieur enjoindra tous les groupes de recherches en Lettres et Langues de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l'ex-UAG de fusionner (pour former un nouveau groupe appelé le CRILLASH), le GEREC, au terme de ses 25 ans d'existence pouvait afficher 117 livres publiés, 3 revues ("ESPACE CREOLE", "TEXTES-ETUDES-DOCUMENTS" et "MOFWAZ") et près de 300 articles.

   Tout cet important travail fut organisé sous l'impulsion, l'extraordinaire impulsion de Jean BERNABE, directeur du GEREC et lui-même gros contributeur en articles et en livres... (à suivre)

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