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CRASSE DE VIE DANS LE DÉDALE DU DALOT (écrit en 1997-98, à paraître)

Auteur : Evariste Zéphyrin, né en 1962 à Fort-de-France, Martinique

La tare héréditaire qui en fit des parias dans leur ancien pays, les poussait dans cette voie, comme si le karma se propageait hors de l'Inde pour les atteindre en Martinique. Les Koulis volés, peuple en marge de la vie, restaient ici comme là-bas, la dernière race après les chiens, des êtres juste bons à vivre dans les excréments, à mendier leur pain et à dormir dans les caniveaux.

L'histoire ne fut pas tendre avec eux, leur vie ici fut sans doute pareille à là-bas, peut être mieux ici. Mais quoi qu'il en soit, ces gens restaient dans l'antichambre de la vie, spectateurs de leur existence, écartant, nettoyant les chemins, pour qu'aucune personne ne bute sur un tas d'ordures encombrant son passage. Ils se marièrent entre eux, vécurent en concubinage avec des gens pareils à eux, partageant la même hérédité, les mêmes discrédits. Leurs enfants suivirent les mêmes allées, les mêmes avenues, et leurs pas battirent l'identique chaussée, pratiquement aux mêmes heures de la journée comme de la nuit.

Le Marché aux Légumes restait le lieu de rencontre, de rendez-vous, l'endroit qu'ils appréciaient plus que tout, percevant, sans doute, les marchandes comme gens pareils à eux, vivant elles aussi dans un monde exsangue que la population d'ici avait mis au rebut.

Tous ces Koulis, chassés des habitations suite à l’affaire des quarante-deux de Basse-Pointe, se réfugièrent dans un quartier au nord du centre ville, plus précisément, sur une langue de terre assise sur des terrains marécageux, dans l'îlet d'Au-Béraud, inclus dans le quartier des Terres Sainville.

L’îlet tournait le dos à la Rivière Madame, coupé de part et d'autre par la route de la Trace (l’ancien Chemin des Jésuites) reliant le nord de l'île, à la ville de Fort-de-France. La physionomie de ce quartier présentait un aspect pittoresque, totalement incohérent, se caractérisant par un amoncellement de cases en bois empilées les unes sur les autres, couvertes de feuilles de tôle ondulée, déversant en cas de pluies des grappes d’eau récupérées par des « bombes » à pétrole – ces bidons de 150 litres, qui une fois découpés, servaient aux plus pauvres de toiture pour leur case. Quant à la construction, ils utilisaient du bois de caisses, sur lequel était inscrit la provenance des morues qui se sont retrouvées un jour dans les entrepôts des grossistes de la Pointe Simon. Les murs intérieurs, pour certaines cases, étaient tapissés de pages de magazines ou des femmes d’ailleurs exhibaient des charmes exagérés, affichant à la vue de la marmaille des poitrines opulentes. D’autres se contentaient des traditionnels portraits de famille ou des kakemono importés de Chine. Le sol, selon la distance les séparant de la rivière, était fait de terre battue qu’ils partageaient avec les fourmis folles, ou d’un plancher en bois vermoulu par endroits sous lequel les rats donnaient des bals de Samedi Soir et des carnavals de Mardis Gras…

Ceux qui tenaient le haut du dalot, tenaient le haut du pavé.

Seuls les Mounarien possédaient des maisons construites par des charpentiers, disposant d’un confort certain, de fondations en ciment – huit d’entre elles se positionnaient en parallèle de la route, cachant au regard l’entassement des bicoques répartis dans le plus grand des désordres. Malgré tout, le soleil pétillait sur la trame désorganisée, sur ce monde jamais en manque d’imagination, distillant ses rayons sur ces baraques recluses, délabrées, qui allaient s’accrocher sur les monticules surplombant la rivière ou enfonçaient carrément leurs pilotis dans son lit.

Les résidents étaient en majorité des Koulis, un ramassis de Koulis sales comme on aimait jadis à les appeler, d'une dizaine de familles chinoises implantées à deux rues des sordides cases, de Nègres gros-sirop, de Chabins en panne de tout, d'une population hétéroclite en rupture de ban, qui se faisait oublier dans les parages.

Certains fuyaient la colère d'un rival jaloux, l’ayant surpris à monter leur concubine comme si elle était un chouval-bwa – et tout cela sans même payer leur place sur son bonda. Quelques uns se soustrayaient à leur femme décatie par un travail harassant, dont les douze maternités successives avaient profondément déraillé l’apparence physique. Maints se barraient d’une maison où sept gosses brailleurs, malélivés, pleurnicheurs, les empêchaient de sucer à tête reposée leur bouteille de rhum. D’autres se mettaient à l’abri de la menace faite par un major de les décaler dès que leurs chemins se croiseraient. Le restant s’exilait d’un père un peu trop susceptible, qui s’était mis en tête de faire son coutelas fè chimin chien en lè do yo, pour avoir déviergé l’une de ses fillettes.

Evariste Grozorteil, accusé à tort de pareille vilenie, interrogé par l’inspecteur Boureladur, assura d’une voix dépourvue de toute ironie :

Tout cela n’était que couillonnade et paroles « mensongers »! ti manmzel-là té ouvè !

Au-Béraud était perçu comme un monde à part, un lieu de dévergondage, de brigandage, un univers de dépravation où quelques pièces suffisaient à ouvrir la cuisse des femmes. C’était un endroit où les bonnes gens évitaient soigneusement de mettre les pieds, voire d’en prononcer le nom, en passe de devenir une insulte. Finalement, l'îlet en était venu à être considéré par la municipalité foyalaise comme une tumeur qui gangrénait leur belle ville de Fort-de-France.

Leon Mounarien, commandeur du service de nettoyage de la ville, régnait en maître sur tout ce petit monde du dalot. La hiérarchie sociale de la communauté était en parfaite adéquation avec la hiérarchie salariale du service de nettoyage. Le patriarche cumulait, outre la fonction d’employeur, celle de tenancier, d’usurier, de logeur, de chef religieux, de juge, arbitrant les conflits domestiques qui ne manquaient pas de naître entre ces gens. Chacun essayait de s'attirer ses bonnes grâces ; être dans son giron, c'était l'assurance de pouvoir nourrir sa marmaille et, pour en être certain, il valait mieux que les demanderesses accordassent à Léon Mounarien quelques koké de soulagement de temps à autre.

La présence massive des Koulis fit que ce quartier devint le centre religieux de la communauté, qui lors des fêtes patronales des Terres Sainville revêtait un aspect particulier, pittoresque, magique. C'était le moment ou les égarés de la vie se peinturluraient le visage en jaune, communiant avec les forces invisibles d'un autre monde, d'un autre temps. Ils dansaient sur des coutelas effilés, marchaient sur le feu, coupaient le cou des moutons pour rendre hommage à leurs dieux tutélaires. Ils hissaient le drapeau lors des cérémonies de Pentecôte, honorant des divinités dont ils avaient pour la plupart perdu la signification et le sens profond.

Les messes indiennes étaient, pour ces gens glissant le long des trottoirs, l'instant de l’année où ils faisaient acte de présence dans la vie, en regardant les autres droit dans les yeux.

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