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CHRONIQUE DE LA LAGUNE IV : LE DÉSESPOIR D’UN APATRIDE




 

  J'ai voulu atteindre la droiture par des sentiers droits. Et j'ai commencé à vivre dans l'erreur.

Antonio Porchia

...............Bien sûr, il faut une grande force de caractère, une vertu sans égal, pour être un homme libre, détaché de tout, de ses habitudes, de ses certitudes, de ses paysages familiers, de ses amis quand on en a, de vrais et ils sont rares. Il faut un grand courage pour renier ses racines, son pays, les mannes de ses ancêtres et, dépouillé, choisir un destin d'apatride, pas pour la simple errance, le vagabondage, romantique mais comme ce vieux fou de Diogène pour aller à la rencontre de l'homme. Franz Fanon a théorisé tout cela. D'autres l'ont vécu, notoires ou inconnus. On passe sa vie qui est courte à s'embrouiller dans de petits tracas, des querelles inutiles, des ambitions dérisoires, des combats vains, des satisfactions médiocres, de petites lâchetés, des vices sournois.

...............  Et être ce voyageur qui s'arrête peu, que Stéphane Mallarmé résumait si justement à propos d'Arthur Rimbaud en ces termes « le passant considérable » et que ce même Mallarmé proposait avec tant de beauté comme mode d'existence dans son fameux poème Brise marine qui débute ainsi « la chair est triste, hélas et j'ai lu tous les livres, partir, partir, … » et qui finit ainsi « mais entends, O mon cœur, le chant des matelots », non cela n'est pas donné à tout le monde.

...............  Plus justement on a besoin d'une terre promise, ou d'une île imaginaire, ou tout simplement de sa propre terre qui nous a vu vivre et nous parle. La sagesse absolue ou la sainteté, si on les souhaite, sont dures à conquérir. On émet l'hypothèse, on évoque la question, on ne la résout jamais. Et pourtant, ce serait si simple.

 

...............lassitude très grandes. Mes barrières naturelles, mes limites autorisées, mes préjugés légitimes étaient salement endommagés. Un regard neuf donc, un regard simplement humain et modeste.

 

...............Etait-ce cette lassitude infinie, était-ce ce nouveau regard, était-ce le hasard de ce voyage, était-ce la Côte d'Ivoire ? J'avais un désarroi très grand pour mon monde, mon pays, alors l'Afrique, pourquoi pas et la Côte d'ivoire, pourquoi pas, je ne savais rien d'elle, pas même où elle se situait, je l'appris dans l'avion.

 

...............Et ce fut le choc. D'abord un choc esthétique. La beauté d'un monde non glacé, de la pauvreté qui s'affiche à l'évidence en toutes choses face à mon monde ordonné, un art nègre du bric-à-brac, du défoncé, du foutoir, de la tôle, de l'approximatif, du provisoire, un esthétisme paradoxal mais comme l'apparition subite de ce visage nègre dans les demoiselles d'Avignon de Picasso, la gifle de l'Afrique.

 

...............Mais surtout, surtout, moi désabusé du genre humain, une présence humaine qui étouffe tout, des sourires , des paroles, une vie non recluse de la société, une vie dans la rue, chaleureuse, grouillante face à nos déserts, et des nègres partout, partout, en qui, à tort certainement, je trouve refuge, par un racisme paradoxal à l'égard de ma race, qui reposent mon regard et mon âme, car je me veux aux racines de l'humanité, je me veux nègre, je veux voir mes vrais frères. Ils sont là partout, mes frères humains, ma vraie famille. Et c'est l'éblouissement, comme la fin d'une longue chevauchée dans des déserts steppiques, une terre promise et méritée, peuplée, grouillante, de préoccupations petites, de vies difficiles, de petits francs CFA, mais de tant d'humanité, d'humilité qu'il me faut les saluer un à un, parler sans obséquiosité, sans gros calcul, dans la simplicité, oui, la grande claque d'humanisme de l'Afrique, où l'on se débrouille, où l'on s'arrange, où, pas besoin de les dépouiller, ces nègres, ils le sont. Et je pressens gravement que le bonheur m'attend ici et que je le méritais. Terre idéalisée, terre idéale, je me fous si mon regard est faux, subjectif, je trouve une paix, dans l'insignifiance d'une banlieue d'Abidjan, qui n'est pas un long cimetière, d'immeubles impavides, je trouve la Vie, moi qui était moribond, la crasse, la populace, voilà, je trouve un peuple moi qui vit parmi des spectres d'hommes, un peuple vivant. Moi qui venais éteint, me reposer, non pas une minute à perdre, un regard aimant, une parole aimante, pour chacun, pas besoin de dormir, je renais à la vie, plein de force, la force d'aimer, exalté et insomniaque. Ah ! Que le désert français m'a épuisé, voilà mon oasis et mes dattiers et la source inespérée et salvatrice, l'eau claire, de jouvence

 

...............Je rêve éveillé. Je ne suis pas réaliste, mais surréaliste. J'ai des audaces humaines et je ne passe pas pour un fou. On ne me prend pas pour un blanc, on me traite d'africain et je reçois l'éloge comme une légion d'honneur et je suis un Livingstone, pas un blanc à l'horizon, un conquérant, épris d'or que Cipango mûrit en ses mines lointaines , en un mot j'existe, comme nègre blanc certes mais comme nègre, par la mue d'une carapace souillée. Je tourbillonne, je vais de reniements en reniements, de renoncement en renoncement. Je suis ivre de la saleté, de la pauvreté, de la crasse, mais de la fraternité et de la cacophonie africaines.

 

...............Et les jours passent. Je ne dessaoûle pas de la négraille. Je veux tout voir, tout toucher. Comme Diogène avec sa bougie qui cherchait un être humain, je trouve non un homme, mais un peuple humain. Voilà 50 ans que j'attendais çà. Je m'illusionne, peu importe, le rêve est beau, le rêve est fou, tout est possible.

 

...............Et un soir, plus ivre qu'à l'ordinaire, je décide d'écrire, à qui ? A mon Président, un texte qu'il ne lira jamais, un soufflet, dans un style Gaullien, solennel, pompeux car il aime çà, haineux et perfide, car je lui en veux, terriblement, je décide d'écrire une demande d'asile politique dans la République de Côte d'Ivoire. Insultant, non ? Je joue les Hugo partant à Guernesey, je suis saoul de toute façon, saoul d'Afrique. Je lui en fous de la France éternelle et universelle, je la joue outré, je l'attaque là où il déclame, la France, je vide mon sac, c'est mon Président, je lui en veux, je balance sur sa France, le rhéteur, l'illusionniste, je la joue dans un honneur bafoué, dans le geste sacrificiel mais obligatoire, dans la contingence morale.

 

Et çà donne çà :

 

 

Demande d'asile politique dans la République de Côte d'Ivoire

 

 

 

...............Attendu que j'aime mon pays, la France, plus que tout autre pays au monde, la diversité de ses lieux, de ses paysages, de son peuple,

 

...............Attendu que j'aime la culture de mon pays, sa langue, son histoire, et toute la richesse qui fut insufflée au cours de l'histoire par le grand œuvre de nos philosophes, penseurs, écrivains, poètes, hommes de science et de progrès, hommes politiques et hommes d'Etat, hommes de l'ombre et hommes de combat épris de liberté et de dignité,

 

...............Attendu que j'aime la richesse française d'une production artistique sans cesse renouvelée, inattendue et prestigieuse, dont je connais les moindres recoins, les moindres talents,

 

...............Attendu que j'accepte les erreurs, les bassesses mais aussi les sursauts de dignité de mon pays et cette immuable réponse du peuple quand ma patrie fut en danger,

 

...............Attendu que je suis fier d'appartenir à ce peuple français, en dépit de ses errements, de son orgueil, de son besoin de rayonner et de civiliser,

 

...............Attendu que je suis convaincu de connaître mieux la France dans sa profondeur humaine que Monsieur Nicolas Sarkozy car je n'éprouve pas le besoin, moi, de bramer sans cesse mon appartenance à la France ni de brandir en toutes occasions « l'identité nationale française » sauf à soupçonner Monsieur le Président Nicolas Sarkozy d'éprouver quelques doutes sur sa propre identité, sa propre appartenance,

 

...............Attendu que la France n'est plus une démocratie ni au sens athénien du terme ni dans l'esprit de 1789, que le pouvoir a été confisqué des mains du peuple par quelques oligarques, affidés et nervis du Président de la République française, Monsieur Nicolas Sarkozy,

 

...............Attendu que le préambule de la Constitution de notre Vème République n'est pas respecté, soit la déclaration universelle des Droits de l'Homme et notamment son article premier, par les affidés et nervis de Monsieur Nicolas Sarkozy,

 

...............Attendu que la liberté d'expression est bafouée, que la liberté de la presse, établie par la loi du 21 juillet 1881, n'existe plus, la grande presse nationale étant asservie aux affidés et nervis de Monsieur Nicolas Sarkozy,

 

...............Attendu que malgré les leçons de l'histoire, la politique étrangère de la France mise en place ou perpétuée par Monsieur Nicolas Sarkozy est résolument d'entretenir les nostalgies colonialistes de la France,

 

...............Soit de type post-colonialiste dans l'Afrique francophone qui, sous couvert d'une hypocrite phraséologie de la main tendue, perpétue le pillage des richesses et des ressources humaines de l'Afrique, le mépris des aspirations au progrès des peuples africains ou pire la mise en place de potentats corrompus et soumis, hommes-lige aux ordres des nervis et affidés de Monsieur Nicolas Sarkozy, Chef de l'Etat et responsable par la constitution française de la politique étrangère de la France et donc de son action diplomatique,

 

...............Soit de type néo-colonialiste dans les quatre départements français d'Outre-mer, rattachés à la France dans des circonstances qui s'imposaient alors mais qui n'étaient dans l'esprit de ce rattachement que provisoires. Aujourd'hui, les circonstances ayant changé et l'évidence des différences d'identité des peuples qui les constituent, devraient naturellement conduire la France à une démarche d'émancipation, soit à préparer l'indépendance de ces quatre territoires, à plus ou moins brève échéance, afin que ces nations indépendantes, comme celles d'Afrique, puissent entretenir avec la France des relations fondées sur le respect mutuel et œuvrer à un projet commun de développement et de progrès, établir enfin une rupture radicale avec tout comportement de type colonialiste, affiché ou dissimulé, c'est-à-dire sans condescendance, ni paternalisme, ni mépris, ni raillerie et surtout sans évoquer d'emblée l'alibi dérisoire, le débat inutile, hors de propos pour l'instant de la situation économique des territoires d'outre-mer,

 

...............Attendu la complicité de Monsieur Nicolas Sarkozy, de ses nervis et affidés, par leur silence indigne et ignoble, des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité perpétrés par les gouvernants d'Israël contre le peuple palestinien et contre le peuple israélien,

 

...............Attendu que mon amour de la France, ne domine pas ma conscience mais m'impose au contraire de me soustraire à une adhésion aveugle et soumise, indifférente et complice au Président légitimement élu par le peuple français, Monsieur Nicolas Sarkozy,

 

...............Je demande l'asile politique dans la République de Côte d'ivoire, non parce que je crains en France quelque persécution mais parce qu'il m'est moralement insupportable d'y demeurer tant que la France ne retrouvera pas son honneur, en Afrique, dans les départements français d'Outre mer, au Proche-Orient, tant que la liberté ne sera pas rendu au peuple, elle qui fut si chère à conquérir ou à conserver, et pour laquelle, chaque fois, mes aïeux ont payé le prix du sang.

 

...............Attendu simplement que je suis français au plus profond de mon être, je demande l'asile hors de France, je demande l'exil en Côte d'Ivoire.

 

...............Pourquoi la Côte d'Ivoire? Du triptyque républicain, la devise révolutionnaire, aujourd'hui dévoyée et pourtant inscrite au frontispice de nos monuments, la Côte d'Ivoire sait au minimum donner un sens au mot fraternité.

  

Fait à Abidjan le 10 mars 2009

 

...............Voilà, dans les gencives. Mais je n'en reste pas, là. Il faut parachever. Le lendemain, je vais me perdre dans le dédale des ministères, Finalement, nul n'est étonné ici. On m'envoie au service des réfugiés, bien loin aux deux-plateaux, dans un quartier piteux, où se trouvent les locaux piteux du HCR et le service des réfugiés peu reluisant de surcroît. Une casemate, où l'on fait la sieste, on ne s'émeut pas, on ne dit rien.

 

...............Me voilà soudanais, nigérian, congolais, kenyan, rwandais, je suis tous les damnés de la terre. Je dois remplir un formulaire. Ma nationalité, on ne sourcille pas, ma religion, là je m'en fous, allez animiste, mon ethnie, gascon, mes compétences professionnelles, aucune, des questions sur la famille qui vient se réfugier, scolarisation, âge des enfants. Le fonctionnaire somnole. Ma famille ai-je envie de dire, c'est la France.

 

...............Et puis vient, nonchalamment la question. Voulez-vous rentrer dans votre pays ? Et là je suis lâche. Je sais qu'il faut dire non, je le sais, je le pense. Comme cet homme qui, d'un pont regarde couler la rivière, ses remous, ses reflets, ses promesses de fraîcheur, qui souhaite voir glisser l'eau sur son corps mais qui n'ose pas sauter, comme Rimbaud qui disait : j'ai vu couler de l'or, dire que je n'ai pas su boire.

 

Et j'ai dit oui.

 

...............Mon dossier sera examiné, j'aurai la réponse en juillet. Une mise en scène avec pas mal de vanité, celle d'abuser des symboles. Pas beaucoup de français, désespérés, ont dû passer par le HCR des deux-plateaux, à Abidjan, terrorisés, pauvres hères. Je me veux tzigane, rom. Je me veux apatride. Mais le vrai apatride, le vrai tzigane ne va pas au HCR. Il passe, avec ses semelles de vent, ne parle pas, car lui est un homme libre, pas moi.

 

...............Il y a loin de la coupe aux lèvres surtout quand il s'agit de Liberté, la seule dignité des apatrides. La liberté, la liberté, la liberté, on est dévot ou prêcheur en la matière. Quand elle est là, on se signe et on fuit.

 

...............J'ai remis cette demande à la secrétaire personnelle de Laurent Gbagbo, Président ivoirien. Un plaisantin, a-t-il dû penser. Le seul lecteur qui m'intéresse dans cette demande flagorneuse, dans cette démarche, est aux hautes charges de l'Etat et se moque des clowns tristes de mon espèce. Au mieux, il me lancerait : Et bien, casse-toi, pauvre con ! Et ce serait une bonne réponse, pour une fois, finalement !


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