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Choderlos de Laclos, Aimé Césaire et Maryse Condé

Serghe KECLARD
Choderlos de Laclos, Aimé Césaire et Maryse Condé

On dit souvent que la littérature rend meilleur l’individu et, ce faisant, participe, à la fois, à son édification intellectuelle et à son élévation spirituelle. Quelques fois un ouvrage réussit ce prodige mais cela demeure exceptionnel et c’est généralement la rencontre de plusieurs  univers littéraires qui provoque en soi, si l’on peut dire, cette miraculeuse alchimie.

Tel fut mon cas avec Et les chiens se taisaient d’Aimé Césaire, Victoire, les saveurs et les mots de Maryse Condé et Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. Pour des raisons qui tiennent à leur économie propre et au génie de leur auteur respectif, ces trois œuvres ont,  en effet, transformé mon rapport au monde, au passé, aux gens et à l’écriture. 

D’abord, ce roman épistolaire, Les liaisons dangereuses de C. de Laclos, qui met en scène le libertinage de mœurs et de pensée au XVIIIème siècle en France à travers deux personnages emblématiques, manipulateurs en diable, La Marquise de Merteuil et le Vicomte de Valmont. Le parti-pris d’écriture polyphonique qui permet d’y scruter au plus près la psyché des protagonistes dans la variété de leurs lettres et l’évocation saisissante d’une société en pleine déliquescence, confèrent à ce chef-d’œuvre de la littérature française l’allure d’un véritable tour de force. L’intertextualité féconde qui l’associe, dans sa filiation avec le Classicisme, aux tragédies raciniennes et au discours féministe contemporain, m’a révélé la puissance des mots, leur capacité à fonctionner comme des masques qui occultent  et qui dévoilent. Quand on lit ce qu’écrit la Marquise de Merteuil dans la lettre 33, «C’est le défaut des Romans ; l’auteur se bat les flancs pour s’échauffer, et le Lecteur reste froid.» ou dans la lettre 81 en son entier, on prend conscience (j’ai pris conscience) qu’écrire c’est, certes, un pouvoir : celui de manipuler. Mais c’est courir, aussi, le risque d’être, à son tour, manipulé. Ou piégé par ses propres mots. La littérature n’est donc pas ce jeu  où l’on s’amuse à façonner des univers, à frayer avec des imaginaires, gratuitement ! ?

Ensuite, avec Victoire, les saveurs et les mots de Maryse Condé, on quitte la sèche morgue d’une noblesse française sur le déclin pour pénétrer, en revanche, le monde chaleureux de la gastronomie populaire guadeloupéenne sublimée. L’évocation de sa grand-mère Victoire «cuisinière au savoir-faire inoubliable» sera l’occasion pour l’auteure d’établir une filiation, de «revendiquer l’héritage de cette femme qui apparemment n’en laissa pas. Etablir le lien qui unit sa créativité à la mienne. Passer des saveurs, des couleurs, des odeurs des chairs ou des légumes à celles des mots.», de comparer la littérature à l’art culinaire par le truchement du travail de la cuisinière « absorbée devant son potajé tel l’écrivain devant son ordinateur.» Ou de mettre en évidence  la nécessité pour les deux, afin d’atteindre la pleine maîtrise de leur mode d’expression, d’être libres : «Car la cuisine, comme  l’écriture, ne peut  s’épanouir que dans la plus totale liberté et ne supporte pas les contraintes. Foin  des règles, des traités, des manifestes et des arts poétiques.» J’étais enfin confirmé, à l’époque, dans mon hypothèse d’apprenti-écrivain que préparer un  bon plat avait tout à voir avec la rédaction d’une nouvelle, d’un roman ou autre. Tout étant  question de dosage, de proportion, de créativité et de saveur. Avec ce récit les mots acquéraient, selon moi, une profondeur gustative qui en transmutait les significations. Ils cessaient d’être de simples viatiques de la pensée, de l’esprit voire de l’imaginaire pour véritablement, par-delà la vision rimbaldienne, prendre corps jusqu’à olfactivement se diffracter. Et pour paraphraser l’écrivaine, l’eau m’en vient incontinent à la bouche,  j’ai goûté Victoire, les saveurs et les mots comme on le ferait de ce repas dont le menu fut composé, lors d’un baptême, par Victoire :

«Boudin de ouassous / Petits burgos aux pousses d’épinards et aux feuilles de siguine / Langoustes aux mangues vertes / Porc caramélisé au vieux rhum Duquesnoy et au gingembre / Fricassée de lapin aux oranges bourbonnaises / Gratin de christophines / Gratin de pommes de cythères vertes / Gratin de bananes poto / Salade de pourpier / Trois sorbets : coco, fruit de la passion, citron / Gâteau fouetté

Depuis ma relation à la littérature a changé du tout au tout et a prévalu, me semble-t-il, dans mon appropriation du texte, du style, de l’histoire et des personnages, la dimension charnelle. Et une écrivaine caribéenne, en l’occurrence guadeloupéenne, devenait, pour moi, d’autant plus universelle (ou diverselle) qu’elle n’hésitait pas à proclamer son enracinement dans un lieu spécifique, dans un territoire corporel précis traversé par des histoires hautement symboliques car personnelles :

  • Les relations compliquées de sa mère Jeanne, bourgeoise et négresse bon teint avec la sienne Victoire, mulâtresse illettrée, dans une Guadeloupe marquée par des antagonismes de races et de classes,
  • des questions rhétoriques essentielles : «Qu’est-ce qu’un homme exemplaire ? Ne comptent que les écrits, les discours et les gesticulations en public ? Quel poids la vie personnelle, le comportement intime ?», «Que signifie l’amour de l’humanité sinon l’amour et le respect de chacun des êtres humains ?»
  • et un constat sans appel : « […] cette tendance masculine à camper des poses héroïques sans assumer les vrais devoirs humains, souvent obscurs et sans grandeur

Maryse Condé m’a appris, bien mieux que Jean-Jacques Rousseau dans Les Confessions, les ambiguïtés du départ entre vérité et  sincérité en littérature, (qu’on retrouvera, exaltées, dans La vie sans fards) - quitte à déclarer «Les confessions n’ont pour but que d’institutionnaliser les mensonges.» - la pudique impudeur et la pudeur impudique.

Enfin, avec Et les chiens se taisaient d’Aimé Césaire, j’ai longtemps cru, adolescent, que  le Rebelle, c’était Césaire, (le biographisme en cours à l'époque dont Lilyan Kesteloot se faisait le héraut, n'était pas étranger à ce tropisme), que l'adéquation entre l’auteur et son personnage ne pouvait se discuter, alors que rien n’est plus éloigné de l’auteur martiniquais que sa tragique créature qui, en fait, le dépasse. 

Figurez-vous un long poème lyrique dramatisé pour la représentation qui met en scène un homme seul, révolutionnaire au seuil de la mort, aux prises avec les forces du passé et qui refuse toute compromission avec celles du présent.

Figurez-vous un garçon en pleine révolte (avec le monde et souvent avec lui-même) qui découvre, en librairie, et quelque temps après au lycée, l'édition Présence africaine de 1956, sous forme d'arrangement théâtral, de Et les chiens se taisaient, avec ce soliloque du Rebelle qui le foudroie incontinent : «Mon cœur tu ne me délivreras pas de mes souvenirs...  C'était un soir de novembre... Et subitement des clameurs éclairèrent le silence. Nous avions bondi, nous les esclaves, nous le fumier, nous les bêtes au sabot de patience. [...] La chambre du maître était grande ouverte. La chambre du maître était brillamment éclairée et le maître était là, très calme ... et les nôtres s'arrêtèrent ... c'était le maître ... J'entrai. C'est toi me dit-il, très calme ... C'était moi, c'était bien moi, lui disais-je, le bon esclave, le fidèle esclave, l'esclave esclave, et soudain ses yeux furent deux ravets apeurés les jours de pluie ... je frappai, le sang gicla : c'est le seul baptême dont je me souvienne aujourd'hui.»

Foin de leçons d'histoire sur l'esclavage des nègres d'Afrique déportés aux Amériques ! J'avais devant les yeux à travers un effet saisissant d'hypotypose, la scène initiale qui m'expliquait avec une grande économie de moyens rhétoriques la résistance à l'asservissement et le refus de toute déshumanisation. Nos mères et nos pères n'ont jamais accepté d'être réduits en esclavage et au péril de leur vie elles et ils s'y sont opposés. Alors le baptême inoubliable         « c'est le seul baptême dont je me souvienne aujourd'hui » évoqué ici me semblait extraordinaire. Il libérait à la fois l'esclave et le maître : les deux cessaient d'être chosifiés par ce geste généreux de double palingénésie.

Aimé Césaire, transfiguré en héros mythique, devenait, pour moi, le paraclet et le prophète d'une aube nouvelle pour les Nègres. La maturité venant avec l'âge, ainsi que les outils conceptuels et analytiques plus idoines, j'évaluai  correctement la place et la fonction du dramaturge. L'homme perdit son auréole, rejoignit ces quelques «milliers de mortiférés» insulaires empêtrés dans leurs contradictions et leurs paradoxes. Et ce, au profit du poète, définitivement, coruscant à mes yeux. J’avais souligné, entouré de zébrures, délimité à grands traits avec des astérisques au Bic noir :

  • les vers les plus somptueux, à mon goût : «Qu’est-ce la beauté sinon l’affiche lacérée d’un sourire sur la porte foudroyée d’un visage ? Qu’est-ce mourir sinon la face pierreuse de la découverte, le voyage hors de la semaine et de la couleur à l’envers du soleil ?»,
  • les extraits les plus significatifs qui mettent en exergue l’antagonisme fondamental entre l’Idéalisme du premier et le Réalisme des deux autres lorsque, par exemple, le Rebelle est face à l’amante et face à sa mère :

«L’Amante

[…] mais peut-être un cri d’enfant / le cri de ton enfant …»,

Le Rebelle

[…] je le nourrirai d’un grand exemple»

L’Amante

Ce n’est pas d’exemples / c’est de pain, de soins, de veilles qu’il faut le nourrir, oui de tendresses chaudes, de présence tremblante…

La Mère

Cœur plein de combat, cœur sans lait.

Le Rebelle

Mère sans foi  »

  • Ou cet autre soliloque du Rebelle plutôt problématique, parce que détruisant en moi l’idée même d’être le descendant d’un peuple rétif à tout attitude attentatoire à sa liberté chérie :  «J’ai acclimaté un arbre de soufre et de laves chez un peuple de vaincus», «[…] et vous n’avez plus la force de protester, de vous indigner, de gémir, condamnés à vivre en tête-à-tête avec la stupidité empuantie, sans autre chose qui vous tienne chaud au sang que de regarder ciller jusqu’à mi-verre votre rhum antillais… Ames de morue.»

Cette tragédie grecque en trois actes, «très près de l’Afrique» (dixit Césaire) Et les chiens se taisaient, m’accompagne encore aujourd’hui, car, non seulement son écriture est une source inépuisable d’inspiration, mais son actualité, pour une Martinique au «colonialisme oublié», ne se dément pas …

 En définitive, le pouvoir de la Littérature, la puissance des mots sont incommensurables. Ces trois œuvres humaines et bien d’autres encore, (je pense à La Caldeira de Raphaël Tardon) à l’instar de la Musique, ont eu un impact considérable sur mon existence, sur ma vision du monde. A telle enseigne que, pour moi,  la réalité, souvent, passe par le prisme de ces incomparables imaginaires-là, de ces écritures lumineuses-là, quand elle n’est pas tout bonnement supplantée par eux. Seuls les livres – les bons -  atteignent cette magie !

 

                                     « Ces trois livres qui ont changé ma vie », Serghe Kéclard (Août 2018)