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« Blackisblack » Raphaël CONFIANT (2009, réédité en 2019 chez Caraïbéditions)

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
        « Blackisblack » Raphaël CONFIANT (2009, réédité en 2019 chez Caraïbéditions)

Raphaël CONFIANT aime la littérature et les mots -tous les mots- et les écrivains dont la langue est inventive, quel que soit le genre littéraire dans lequel ils s’inscrivent. Il a évidemment un faible pour Rabelais, dont il s’est passionnément inspiré pour forger sa langue française dite de la créolité, il aime René Depestre et ses évocations flamboyantes de joutes sexuelles, il apprécie aussi Frédéric Dard, créateur de San Antonio. Gageons que cet angliciste apprécie également certains auteurs de romans policiers états-uniens, comme en témoignent quelques pages de son roman « Blackisblack »: langue crue, point de vue machiste, pornographie, cynisme. Mais Raphaël Confiant, lui, manie tous les styles, investit tous les registres et toutes les tonalités littéraires.

 

Epris de Anna-Maria une séduisante dominicaine qui l’a quitté, Abel, « vulgaire maraudeur sexuel » et écrivain martiniquais en mal d’inspiration, vient d’hériter opportunément d’une fortune. Il quitte alors son emploi à la Sécurité Sociale pour aller dépenser son argent à Paris avec un compère de bamboche. Abel entreprend néanmoins d’écrire laborieusement un ouvrage, roman dans le roman. Son titre : « Parcours d’un corps ». Tout un programme. Peu à peu, la sensualité diffuse, empreinte de délicatesse des premières pages, se charge d’érotisme débridé pour tourner au délire pornographique, qui ne sera pas du goût  de tous les lecteurs.

 

« Blackisblack » est un texte dense se référant à l’histoire, aux réalités martiniquaises mais il fait aussi de nombreuses incursions dans d’autres espaces géographiques et dans l’actualité internationale. Contrairement à ce qu’annonçait le marketing de la première édition, Raphaël Confiant n’est pas dans ce texte aussi féroce qu’on le prétend - et qu’il sait l’être. En effet, le ton est dans l’ensemble primesautier, la dérision sans grande méchanceté même quand Abel égratigne par exemple un certain  Phanquellechoucroute  avec lequel son double Raphaël a eu dans la vraie vie l’occasion de ferrailler. Quelques coups de pattes et allégations provocatrices ponctuent le récit comme pour faire bonne mesure.

 

 Lors de ses tribulations, en plus de ses innombrables frasques sexuelles racontées par le menu, Abel se laisse entraîner dans une expérience sectaire, ce qui permet à Confiant d’évoquer pour le brocarder, un phalanstère afro-centriste voué à l’émergence  d’un Nouveau Peuple de Cham. Le gourou a tout du père Ubu, même s’il se réfère à l’Egypte ancienne et le narrateur résigné se plie un temps à toutes ses lubies. Par exemple, forcé comme tous les adeptes à rôtir au soleil afin d’avoir le teint le plus noir possible, (canon de la négritude suprême, oblige), Abel, « chaben  » comme son démiurge, reste « indécrottablement jaunâtre » avant de virer au rouge-piment. Il n’est pas une bonne recrue.

 

Dans ses romans Raphaël Confiant s’emploie à magnifier la multiplicité des origines du peuple martiniquais, origines qu’il revendique toutes. Dans l’ouvrage dont il est question ici, l’auteur insiste lourdement sur les couleurs de peau de ses personnages. Volonté stylistique d’amplification romanesque? Son alter ego « chaben » n’est pas épargné. On note quand même, que sous la plume d’un Confiant, tour à tour Mister Hyde et Docteur Jekill, le personnage traité le plus cruellement dans ce récit, est un homme très noir de peau, syndicaliste nationaliste par ailleurs - cela a sans doute plus d’importance. Au fur et à mesure de la lecture, une idée nous traverse à plusieurs reprises l’esprit : ce roman foisonnant et loufoque a tout du roman à clefs.  

 

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES

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