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« Au commencement était Maran. » Aimé Césaire

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
« Au commencement était Maran. »              Aimé Césaire

Le Guyanais René MARAN (1887-1960), administrateur colonial en AFRIQUE, était un. Français convaincu, assimilationniste. Mais il fut le premier fonctionnaire à avoir dénoncé les méthodes de coercition et d’exploitation des populations africaines au nom d’une prétendue civilisation. Il obtint le PRIX GONCOURT  1921 pour son roman intitulé Batouala dont la préface fit scandale. Charles ONANA, journaliste d’investigation et essayiste, nous raconte sa vie.

 

Le 5 novembre 1887, René MARAN voit le jour à bord d’un bateau qui emmenait ses parents guyanais en Martinique. Sa naissance est déclarée à Fort-de-France. Trois ans plus tard, son père, administrateur colonial, est appelé au Gabon. L’accompagnent son épouse et son fils mais ce dernier, à l’âge de sept ans, sera placé comme interne, c’est-à-dire comme «orphelin épisodique» dans le huis clos d’une école de Bordeaux. Il se réfugie dans la lecture, l’étude et l’écriture. Plus tard, bon sportif, escrimeur et footballeur émérite, il joue aussi au rugby dans la même équipe que son compatriote Félix EBOUE. Il est aussi un grand séducteur, qui mettra du temps à trouver vraiment l’amour.

 

 En 1909, âgé de 22 ans, il devient fonctionnaire colonial avec la conviction d’apporter en Afrique la civilisation. D’emblée il est initié aux méthodes de maintien de l’ordre propices au bon fonctionnement du système colonial. En 1913, il commence à écrire un roman Batouala. La vie dans la colonie l’ennuie, il s’étiole et dépérit. Par ailleurs, il est contraint de se priver de tout pour aider sa famille. En 1915, Maran subit une humiliation qui le déstabilise. Un gérant d’hôtel blanc lui refuse une chambre sous prétexte que « les nègres n’y sont pas acceptés ». Qu’on le traite comme un noir indigène le vexe, il informe de cette déconvenue Gratien CANDACE, député de la Guadeloupe. Et il prend conscience de ne pas être considéré par les autorités comme un Français, indépendamment de sa fonction. Peu à peu ses rapports avec sa hiérarchie se dégradent et il est l’objet de harcèlements. On lui reproche son mauvais esprit, son orgueil, son indiscipline et son manque de respect à l’égard de ses supérieurs. En 1918, il achève Batouala, à travers lequel, et surtout dans sa préface, il entend désormais dénoncer les tares du système colonial. Au début de 1921, il se trouve à Bordeaux. Seul, déprimé, il en arrive à souhaiter la mort. Il doute de ses valeurs,  de la République, de la France des Droits de l’Homme.

 

Son roman Batouala est publié chez Albin Michel. Le 14 décembre 1921, pour la première fois, dans l’histoire littéraire française, un noir est lauréat du PRIX GONCOURT. Aux félicitations répondent des insultes. En 1922, un médecin colonial René TRAUTMAN publie Au pays de  Batouala, un ouvrage présenté comme une réponse à René Maran, dont au passage, il attribue le talent au seul fait qu’il soit imprégné de la culture française. René Maran se défend d’avoir voulu généraliser sa critique à l’ensemble des fonctionnaires coloniaux. En vain, tous, ulcérés, lui tournent le dos. R. Maran, n’en perdra pas pour autant son amour inconditionnel porté à la France et il s’attachera à faire serment d’allégeance autant de fois qu’il le jugera utile face à ses détracteurs. Mais en 1924, il déclare néanmoins : « Tant qu’il me restera quelque force, je continuerai à défendre les nègres contre le colonialisme de certains nègres et contre les procédés de colonisation de l’administration coloniale. »

 

L’affaire Batouala prend de l’ampleur, les communistes s’en emparent à des fins politiques, le député sénégalais Blaise DIAGNE publie le roman en feuilleton dans son journal. L’assemblée nationale française entre dans la bataille, on y parle de sanctions à prendre à l’égard de Maran. Le député de la Guadeloupe, Achille RENE- BOISNEUF demande une enquête concernant les méfaits dénoncés par R. Maran. Un ministre lui répond du tac au tac qu’elle a déjà été faite et que les accusations de ce fonctionnaire ne sont pas fondées. En France, les soldats à la retraite de l’armée coloniale s’insurgent et adressent au ministre des Colonies un courrier où ils  « protestent énergiquement contre les mensonges éhontés dont l’auteur a émaillé sa préface ». A l’étranger les Allemands, soucieux de récupérer des mandats perdus en Afrique (Togo, Cameroun),  préparent une campagne  internationale contre le système colonial français, à partir de l’ouvrage. Les noirs américains portent aux nues Maran tandis que la diplomatie française s’épouvante de cet engouement. Une guerre sans merci est menée contre l’auteur, qui le 1er août 1924, choisit de démissionner de ses fonctions et de se consacrer à l’écriture.

 

Les problèmes financiers sont légion, René Maran et son épouse végètent grâce aux articles qu’il rédige pour différents journaux ou des biographies de personnages historiques. A partir de 1937, il est employé, anonymement, par le service inter-colonial. A la radio, il fait des conférences culturelles sur l’âme noire, l’exotisme dans la littérature, la création de types dans la littérature coloniale. Pendant la seconde guerre mondiale, le régime de Vichy, la Résistance, les Allemands tentent vainement d’utiliser sa plume. Il reste à l’écart. En 1947, il publie une autobiographie  Un homme pareil aux autres. Il y évoque notamment son parcours africain et il s’y reproche d’avoir cru mener, au départ, une mission civilisatrice.

 

 En 1953, l’Académie Internationale de la Culture lui offre de devenir membre. Le discours d’accueil  lui rend hommage et rappelle la liste de ses œuvres mettant en exergue l’Afrique :  Les légendes de l’Oubangi-Chari,  Youmba,  La Mangouste, Le livre de la brousse,  M’Bala l’éléphant ,  Djouma chien de brousse …, sans oublier des recueils de poésie comme  La vie intérieure  ou  Les belles images. La même année, l’administration lui supprime une allocation viagère qui lui avait été accordée pour les services rendus et lui permettait de survivre. Les grands journaux lui refusent depuis longtemps l’entrée dans leur salle de rédaction. Il s’en veut de contraindre à la précarité son épouse Camille BERTHELOT, une Parisienne issue d’un milieu modeste, qui le soutient sans faiblir. SENGHOR dira d’elle : «  Elle fut  la moitié de lui-même, sans elle,  il n’aurait pas réalisé son œuvre de précurseur ».

 

En 1959, il participe comme en 1956 au Congrès des écrivains et artistes noirs, Senghor lui confie un travail consistant à souligner les valeurs culturelles de l’empire du Mali. Mais en mai 1960, René Maran meurt. Ses amis lui rendent hommage, dont le Guyanais Léon Gontran DAMAS, le Sénégalais Alioune DIOP, fondateur de PRESENCE AFRICAINE. Le Martiniquais Aimé CESAIRE, quant à lui, déclare : « Il est le premier homme de culture noire à avoir révélé l’Afrique. Mieux, il est le premier homme de culture à avoir emmené le Noir à la dignité littéraire », pour les Noirs « au commencement est René Maran »

 

 Marie-Noëlle RECOQUE   DESFONTAINES

    

 PRIX GONCOURT 1921 : Batouala de René MARAN

 

 L’histoire se passe en Oubangi-Chari. Le grand chef et féticheur Batouala réfléchit à la façon dont il va organiser la fête des initiés (circoncis et excisées). Les tambours lancent les invitations à travers la forêt et promettent force ripailles, palabres et beuveries. Pendant qu’il s’occupe à relever des nasses dans  la rivière, un jeune don Juan, Bissibi’ngui, en profite pour faire le beau auprès de sa favorite  Yassigui’nda. Le roman raconte l’histoire de cette rivalité amoureuse.

 

Le Guyanais René MARAN (1887-1960)  excelle dans l’évocation de la nature, des éléments et des forces primitives. Les personnages africains sont dépeints, quant à eux, sans empathie. Le style, qualifié par MARAN lui-même de réaliste et cru, met en exergue les vilenies d’une population ignorante qui ne semble pas être pourvue de beaucoup de qualités. René MARAN dit avoir raconté ce qu’il a vu. Les us et coutumes sont évoqués dans leur grande violence et sauvagerie. On est proche de la définition des Noirs donnée, trente ans plus tard, dans le Manuel alphabétique de psychiatrie d’Antoine POROT, à savoir : « Chez les indigènes de l’Afrique noire, les besoins physiques (nutrition, sexualité) prennent une place de tout premier plan, la vivacité de leurs émotions et leur courte durée, l’indigence de leur activité intellectuelle leur font vivre surtout le présent, comme des enfants. » Si les qualités littéraires de cette fresque firent qu’elle obtint le PRIX GONCOURT en 1921, elle ne parvint pas cependant, lors de sa publication, à faire oublier ni le portrait à charge des Blancs décrits pour la première fois  du point de vue des Africains, ni surtout la préface accusatrice que René MARAN rédigea d’une plume incisive. Ce crime de lèse-majesté choqua de la part d’un nègre administrateur colonial. On lui en voulut de cracher dans la soupe et de critiquer la politique  de la France. Les Blancs, vus de manière inédite à travers le regard des colonisés, apparaissent dans le roman comme malpropres, douillets, peureux et méprisants. Ils exploitent les Africains : travail forcé, détournement des richesses, dont le caoutchouc, destruction de leurs coutumes. Batouala ne les aime pas et ses diatribes le font savoir. Il aimerait bien les voir retourner chez eux. Dans la préface, René MARAN s’implique sans détour dans un réquisitoire implacable contre les fonctionnaires coloniaux veules, corrompus, vils, s’adonnant à l’alcool, piètres représentants de la France des Lumières, sévissant en toute impunité. Il s’affirme français et apostrophe les écrivains pour qu’ils appellent à signifier leur refus de voir des compatriotes, en Afrique,  déconsidérer la nation.

 

En 1927, André GIDE publie un ouvrage intitulé Voyage au Congo puis un autre, en 1928, Retour du Tchad qui vulgariseront les critiques qu’avait faites MARAN. En 1929. Le journaliste Albert LONDRES, dans Terre d’ébène dénoncera à son tour les conditions de vie imposées aux Africains par l’administration coloniale.

 

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES

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