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Ann O’aro, à bras le corps

by Hortense Volle
Ann O’aro, à bras le corps

Une voix capable d’asséner ou de caresser, une écriture viscérale, une musicalité et une force d’interprétation peu commune. Voilà qui pourrait résumer le blues écorché de la réunionnaise Ann O’aro. Son premier album, véritable manifeste poétique de l’intime, vient de sortir.

 

Je n’ai jamais reçu autant d’énergie, de puissance et d’émotion à la fois. Vendredi soir, j’ai cru voir Barbara, écrivait sur Facebook une spectatrice, le 8 septembre dernier, au lendemain du concert, à St Leu de La Réunion, de celle que l’on présente comme « la révélation de la rentrée culturelle réunionnaise ».

La comparaison avec « la dame en noir » fait sourire Ann O’aro : « J’imagine que c’est par rapport aux thèmes abordés, je ne sais pas trop. Je ne connais pas tout le répertoire de Barbara et j’ai vu très peu de vidéos d’elle. Ce qui est drôle, c’est que j’ai accompagné mon père au piano sur L’Aigle noir. Je ne sais même pas s’il connaissait le sens de cette chanson. »

Gardien de prison mélomane, c’est à coup de ceinture, entre autres brimades, que ce père incestueux à inculqué la musique à sa fille : « Il avait plein de disques mais on y avait pas trop accès. Même si on en faisait, s’il fallait jouer et répéter sans cesse, écouter de la musique à la maison c’était difficile. Moi, il m’utilisait beaucoup pour que je l’accompagne au piano. Et puis il m’a imposé un instrument quand je suis allée au conservatoire. Ma mère jouait de la flûte traversière, on en avait une à la maison, donc il m’a dit : « tu vas jouer de la flûte ». Je l’ai vécu un peu comme une prothèse, comme si on m’empêchait de chanter ou de danser. Parce que  moi je voulais rentrer au conservatoire en danse et mes parents ont toujours refusé. Par contre ils ont forcé ma soeur à le faire ! Allez comprendre !», lâche- t’elle dans un grand éclat de rire.

Voilà Ann O’aro : un ouragan de vie, d’envies et un sourire juvénile derrière lequel il est bien difficile de deviner un passé de violence, d’abus, de dérive à la marge de la folie, de fuite et d’errance. Une enfance profanée, heureusement ponctuée de rencontres salvatrices : « je jouais tous les dimanches à l’église avec un frère religieux qui m’a appris l’orgue. Lui avait énormément confiance en moi, il donnait de la valeur à ce je faisais. Du coup, je n’ai jamais associé la musique à la violence de mon père. Pour garder l’envie d’en faire, parfois, en plein milieu de la nuit, je branchais le piano, me mettais le casque sur les oreilles et je jouais pour moi. Ça me faisait du bien. »

Anne-Gaëlle Hoarau, de son vrai nom, a 15 ans lorsque son père se suicide : « pour la première fois, aux pieds d’une nuit, il y eut la plus belle aube, désormais liée à la mort. »

Deux ans plus tard, la jeune bachelière part pour le Canada. C’est là-bas qu’elle découvre la musique de son île et ses héros, Danyèl Waro en tête. Tatoueuse itinérante, elle vit beaucoup en communauté, de trocs : « c’était chouette, bien qu’un peu chaotique ». Expulsée du Québec, elle débarque à Paris et trouve refuge dans un squat d’artistes.

En 2011, elle est de retour à La Réunion. Elle a 21 ans et commence à se réapproprier son corps et sa vie. Avec la naissance de son premier enfant, puis avec la danse : «  j’ai revu des amies du collège qui étaient devenues danseuses professionnelles et j’ai commencé à les accompagner au piano. Comme elles n’avaient pas de sous, elles me donnaient des cours de danse en échange. Et puis j’ai commencé à vouloir chorégraphier et mes professeurs sont devenues mes cobayes ! » De ces séances naitront une pièce chorégraphique pour trois danseuses : un mélange d’art martial, de danse contemporaine et de maloya pour incarner les phases de soumission, de déni et de combat face au père prédateur : « C’est à partir de ce moment là que j’ai commencé à écrire sur l’inceste, ça venait tout seul. Et c’est sorti en créole, sans même que j’y pense. Pour moi, c‘est la langue qui se prête le plus à dire l’intime et puis c’est la langue des interdits aussi (ses parents lui interdisaient de le parler petite, ndlr).

« J’enfante de ma douleur les cataplasmes des mots qui dorment. » (Viscères).

Parce que, malgré tout, elle a su continuer à faire confiance, une autre rencontre va alors tout accélérer. Dans un kabar (une fête ouverte où l’on joue le maloya, ndlr) organisé par Danyèl Waro, elle danse et chante en public pour la première fois, et rencontre son producteur Philippe Conrath (qui est aussi celui de Danyèl Waro et de Zanmari Baré). Séduit par les accents lyriques de sa voix et sa force d’interprétation, il va pousser celle qui dit écrire depuis toute petite à se construire un répertoire et lui trouver l’environnement musical le plus à même de le transmettre.

Quatre ans plus tard, les percussions traditionnelles du maloya (kayamb, rouler, sati) épousent avec finesse le verbe d’Ann O’aro. Leur pulsation lancinante, parfois soutenue de flûtes et même d’une trompette, font s’envoler sa voix et jaillir des images qui sonnent.

A moin mi liane dann lèr..

Ou Kilé mon limit ? (Kamayang)

Je liane dans les airs…

Je m’expanse sans limites (Kamayang, « pendard » en français)

Dans le livret, Ann O’aro a eu à coeur d’adapter ses textes en français « et pas de les traduire littéralement,  parce que je trouve que ça perd tout son sens. J’aime beaucoup ces deux langues et je trouve que l’on ne dit pas les choses de la même façon d’une langue à l’autre.

La chanson Le corps conquis se trouve ainsi placé en miroir avec Lo kor Kapé. S’il s’agit de la variation du même texte, c’est bien deux titres différents que l’on entend. Chacun rejoue l’outrage mais, si le premier le dit d’une voix d’un calme glaçant, le second commence par ce qui pourrait ressembler à une douce berceuse avant d’éructer de colère : « J’ai besoin, par la mémoire, de sentir toutes les composantes de ce que j’ai vécu, de cerner les drames avec plusieurs angles de vue : la construction mentale qui faisait que j’acceptais, le déni de l’entourage (..) Par l’expression en deux langues, je saisis mieux les enjeux. »

L’un de ses morceaux, Dann Fon Laba, le monologue schizophrénique d’une personne consumée par la culpabilité, Ann O’aro s’est même fait un malin plaisir de l’adapter « en québécois un peu sale » sous le titre La Géôle : « au Québec, j’ai habité plusieurs mois avec neuf gars et ils étaient tous toxicos ! Parfois, c’était vraiment proche des moments de folie que je décris dans ce texte, s’amuse t-elle. Et puis j’adore la poésie québécoise, les tournures de phrase sont super imagées, créatives. Ça vit. Et c’est parfois très cru. »

C’est par ses mêmes mots qu’on pourrait décrire sa langue. Si chacun de ses textes, on pourrait dire poèmes, parlent du corps «  dans tous ces états, entre violence et combats », sa langue mélange les registres et se renouvelle sans cesse. Inventive, parfois accidentée mais toujours sans fard, elle est d’une puissance évocatrice cinglante et inédite.

Je vois l’enfant que tu incestues dans le voile cataracte de tes yeux flous.

J’entends le chien, le loup, qui hurlent en toi…

Tu joues de ce saxophone à bout de râle,

A bout de plainte, à bout de note.

Au fond de moi je boue, je griffe, j’éructe

J’avale toute la misère sur fond de culotte.

(Kap Kap)

Au-delà de son talent d’autrice-compositrice, la chanteuse de 28 ans est une interprète bouleversante. Pour toucher le fond des âmes, celle qui a appris la musique « en lisant les partitions comme des livres » chante, scande, murmure et surtout raconte : « Le travail sur les textes était d’abord un exutoire, maintenant c’est une matière universelle que je peux défendre et partager sur scène, avec laquelle je peux jouer. »

Comme Barbara, avec qui elle a décidément plus d’un point commun,  Ann O’aro a l’art de mettre en scène les mots et les nuances. Elle est capable, sur un même titre, d’autant de gravité que de légèreté. Son grain, tantôt aérien tantôt rugueux, façonne chacune de ses syllabes. Au point que même a capella ou entourée de peu, la voix de celle qui était enceinte de son deuxième enfant au moment de l’enregistrement, est capable de nous emmener dans une véritable transe (Zardin / Poulpe) : ce que je voulais vraiment c’est qu’on ressente une tension du début à la fin de l’album même parfois sans l’entendre,  que chaque morceau soit sous-tendu par quelque chose qui avance, qui avance, qui avance… »

Car Ann O’aro avance, elle est même déjà loin. Elle ne souhaite pas être enfermée, réduite à ses textes qui brûlent et bousculent : « Parler de l’intime et de tabou, ce n’est pas une fin. Au contraire, c’est le début de quelque chose. Mon intention c’est vraiment de faire de la musique et de m’amuser à en faire. Je ne veux pas partir dans une autre bataille, me dire qu’il faut à tout prix écrire autre chose ou écrire la même chose et creuser plus loin. Non, je veux faire table rase. Et le moyen que j’ai trouvé pour l’instant, c’est de chanter le créole à l’envers. Tout part des mêmes entrailles mais l’idée c’est de travailler un son et une langue. J’ai même inventé une graphie. »

Ann’ O’aro, Cobalt / Buda Musique.

En concert à la Réunion le 21/9 à Lespas (Saint-Paul) et le 12/10 au Kabardock (Le Port), en première partie de Zanmari Baré.

 

Post-scriptum: 
Photographies de Florence Le Guyon

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